Musique / Festivals Avec son 21e album, Bernard Lavilliers ne nous emmène pas au bout du monde mais dans celui qui est le nôtre, ici en Europe. Un monde dur mais où l’espoir demeure. Bernard Lavilliers 5 minutes au paradis (Universal)

Quatre ans après Baron samedi, 3 ans après Acoustique fait de duos et de réorchestrations de ses propres chansons, Bernard Lavilliers débarque avec un 21e album studio intitulé 5 minutes au paradis. De quoi célébrer dignement ses 50 ans de carrière. L’éternel baroudeur l’a enregistré avec du beau monde : Benjamin Biolay, Romain Humeau du groupe Eiffel ou encore Feu ! Chatterton. "Benjamin Biolay ? J’adore ce mec, s’exclame le chanteur. Au départ, je ne lui avais donné qu’une seule chanson et il m’a dit Comment ça, je n’en ai qu’une ? Ça l’emmerdait ! J’ai aussi passé de bons moments avec les gars de Feu ! Chatterton. Il me fallait ce groupe, leur talent et leur innocence, pour interpréter Charleroi . Parce qu’au fond, c’est une chanson d’amour. Elle n’en a pas l’air mais ils l’ont senti tout de suite."

Qu’est-ce qui différencie ce nouvel album des précédents ?

"Il s’est fait dans des conditions très particulières au niveau européen, que ce soit en Belgique, en France ou récemment en Espagne. Un contexte de mort, de changements politiques, d’errances, de peurs… On voyage moins avec ce disque même si quelques chansons le permettent. 5 minutes au paradis , c’est un titre puissamment ironique, c’est une pure dérision. Normalement, ce n’est pas possible 5 minutes au paradis. Si on y va, c’est pour l’éternité."

Ce contexte, c’est ce que raconte un titre comme vendredi 13 ?

"Pas tout à fait. Ce titre est une photographie de la situation. La moitié de la chanson est consacrée aux événements parce qu’un de mes amis a perdu sa femme dans ces histoires. L’autre évoque ce qui s’est passé avant : les gibets de Montfaucon, les bûchers de l’Inquisition, les assassins de la Commune, Vichy, etc. Autrement dit, tous ceux qui détestent de façon endémique la liberté et la démocratie. Mais ce n’est pas une chanson tragique."

À vous écouter, on a l’impression que l’histoire est un éternel recommencement, qu’on n’apprend jamais rien des tragédies passées…

"À chaque fois on pense que c’est fini mais non. Les nationalismes de tous types reprennent régulièrement du poil de la bête. Soyons clairs, le nationalisme, ça ne va pas avec la démocratie ! Mon père, mort il y a deux ans et qui a fait la Deuxième Guerre mondiale dans la Résistance, m’a toujours dit de me méfier. Je suis né en 1946 et je me suis toujours dit que ça allait être fini ces conneries… Et bien non !"

Cet album est dur mais il ne fait cependant pas l’apologie de la désillusion et du désespoir… Ça signifie que vous ne baissez pas les bras ?

"Je suis un genre de troubadour rock’n’roll. Mon métier jusqu’à la mort c’est de pousser des cris d’alarme. Sinon, je fais quoi ? Que des chansons d’amour ? Je ne suis pas contre les chansons d’amour mais voilà… Ici, il y a de la lutte ! Plus c’est dur, plus ça me motive. Ce n’est pas masochiste parce que je suis un guerrier. Plus c’est compliqué, plus ça m’intéresse. Quand on vit dans un monde mou, consensuel et un peu désespéré, on finit par avoir des dictateurs. Les dictateurs naissent dans des familles ou personne n’ose donner un ordre à la bonne. Le respect des autres disparaît dans ces conditions"

Sur votre album figure une chanson intitulée Charleroi. Mais elle aurait aussi pu s’appeler Saint-Etienne ou…

"Detroit, Pittsburgh ou La Lorraine. La Lorraine, je les ai défendus depuis 1981. Ils croyaient que Mitterrand allait les sauver, mais non… Tout ça a à voir avec l’histoire de ma propre famille qui vient de Saint-Etienne. Et à Saint-Etienne, on faisait quoi ? Du charbon et de l’acier. Comme en Lorraine, comme à Charleroi. Et le même schéma s’est reproduit dans ces différentes villes malgré les cris d’alarme. Que je sache, on a toujours besoin d’acier puisqu’il n’a pas été remplacé. Mais voilà, désormais, il se fait ailleurs."


Pourquoi dès lors avoir appelé cette chanson Charleroi ?

"Parce que mon bassiste, Dan Roméo, est de Charleroi. Le clip de la chanson a été tourné dans une maison située pas très loin de la mine où travaillait son père. Et sa sœur habite juste à côté de là où ils ont tous été élevés. Et ils sont restés là-bas. La chanson met en scène deux personnages, deux amis. Après avoir quitté tous les deux la ville, il y en a un qui est revenu pour y monter une affaire ou quelque chose du genre. Et si tu lui dis que sa ville est laide, il va te mettre un coup de marteau. C’est comme ça que je vois les choses. Charleroi , c’est une chanson d’amour. C’est tout sauf méchant."

Vous la connaissez bien cette ville ?

"J’y ai chanté une première fois aux environs de 1978. Au début des années 80, la RTBF a réalisé un portrait de moi dans lequel il était question de Charleroi - à l’époque déjà sur le déclin - et de Marseille. Ils avaient l’acier et les gangsters. Bref, ils avaient fait le tour de Lavilliers (rires). Plus tard, quand j’ai enregistré dans les studios ICP, à Bruxelles, j’avais un chauffeur - qui est aussi un ami - qui venait de Charleroi et qui y habitait. À cette époque, je descendais souvent dans la ville à l’époque et il me disait Je viens avec toi parce que là, je ne veux pas te laisser tout seul. Tu es assez dingue mais Charleroi, c’est un peu bizarre . En effet, il fut une époque où la ville était très bizarre. Un peu livrée à elle-même, les petits gangs de merde s’y sont installés. Ça arrive souvent dans ces cas-là. Mais apparemment, les choses ont changé depuis. Ils essayent maintenant d’en faire une Silicon Valley. Tant mieux, ça veut dire que ce n’est pas désespéré."

> En concert au Théâtre royal de Mons le 4 novembre, au Cirque royal de Bruxelles le 19 janvier et au Forum de Liège le 20. Tickets : www.ticketmaster.be