Bien plus qu’une "simple" traduction en langue des signes

Sophie Lebrun Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

Ils sont à l’avant-scène, font vivre les chansons avec passion. Les premiers rangs (et pas qu’eux) n’ont d’yeux que pour eux. Ils ne sont pourtant ni chanteurs, ni musiciens. Ils sont interprètes en langue des signes.

Cette année encore, les personnes sourdes et malentendantes ont bénéficié de cette traduction simultanée (et d’un ticket à prix réduit) pour quatre concerts aux Francos : Jali, Mickaël Miro, Christophe Willem et Laurent Voulzy. Vinciane Sauren, Annie Devos et Christiane Broekman, du Service d’interprétation des sourds de Wallonie (SISW), ont "signé" leur concert. "C’est la 10e année que nous le faisons, note Daniel Marenne, responsable des interprètes aux Francos. Cela a été lancé à l’occasion de l’Année du handicap par le ministre Detienne."

Les personnes sourdes ressentent les vibrations de la musique : essentiellement par les basses. Aux interprètes de traduire les textes, de "rester le plus fidèle possible au message de la chanson", indique la pétillante Vinciane Sauren, présente aux Francos depuis dix ans. Sur scène, elle danse autant qu’elle signe. Le corps traduit la musique, la mélodie. Un concert n’est pas un JT : "C’est un cadre moins figé, les signes sont plus amples (on doit être vu de loin), il y a un jeu corporel", explique-t-elle. "Pour moi qui aime non seulement mon métier mais aussi la musique, c’est un réel plaisir d’être ici !"

Comment cela s’organise-t-il ? Tout artiste programmé aux Francos se voit proposer, en amont, la traduction du concert en langue des signes. "Plus l’artiste est connu, plus la demande passe par des intermédiaires et a tendance à s’égarer", note Daniel Marenne. Parmi les réponses positives, l’équipe du SISW garde les artistes qui "chantent en français ; à un rythme raisonnable ; et ne font pas trop usage de jeux de mots" - ils n’ont pas de sens pour un sourd. S’ajoute une contrainte pratique (privilégier deux artistes se produisant le même jour sur la même scène, pour qu’avec un seul ticket, la personne sourde bénéficie d’au moins deux concerts signés). La sensibilité des interprètes joue également dans le choix. "J’aime bien ce qui fait danser, et j’écarte les textes injurieux", précise Vinciane Sauren.

Traduire une chanson ne s’improvise pas, loin de là. "On s’imprègne de l’univers du chanteur, on va parfois voir un concert. Une fois la setlist reçue, on se répartit les titres entre interprètes". Vient ensuite le travail d’interprétation proprement dit, qui n’est pas une mince affaire. On n’est pas ici dans le mot-à-mot : "On traduit le sens." "La préparation d’une seule chanson, c’est cinq heures de travail !"

Les artistes, eux, jouent plus ou moins le jeu, tiennent plus ou moins compte de l’interprète et de son public. Jeudi, sur scène, Jali s’est présenté en langue des signes. "Je prends ça comme un cadeau pour les personnes sourdes, dit Vinciane Sauren. Cela veut dire : je vous accueille." Cadeau aussi quand le chanteur interagit avec l’interprète - le temps d’une présentation, d’une danse, voire d’un bisou. Obispo, Calogero, Cali, Bénabar, Olivia Ruiz, Christophe Maé : Vinciane Sauren a la tête pleine de souvenirs. Zazie a fait applaudir 10 000 personnes en langue des signes - en faisant pivoter les mains ouvertes à hauteur du visage. Vincent Venet, lui, est allé plus loin : il a fait signer tous les concerts de sa tournée 2005-2006.

Au fait, se produire face à des milliers de personnes, fût-ce à l’extrémité de la scène, ce n’est pas rien "Je stresse, oui. Mais ce n’est pas le public qui me fait peur ; il me rassure. Et puis ce concert, je l’ai préparé. J’ai bien plus peur de traduire un discours, où je ne sais pas à quoi m’attendre "

Au-delà de l’accès à la musique pour les personnes sourdes, l’objectif est aussi de "faire connaître, démystifier la langue des signes auprès du public entendant ; et, qui sait, susciter des vocations". En tant qu’entendant, en tout cas, on a volontiers le regard aimanté par les mains et le visage de l’interprète, la force poétique propre à cette langue. Qui met la musique "en 3D", comme dit Daniel Marenne.

Publicité clickBoxBanner