Musique / Festivals

Quasiment chaque année à la même époque, les conifères sont guillotinés, les crustacés génocidés, les enfants sages rédigent leur traditionnelle lettre à St-Nicolas et les journalistes musicaux leur petite chronique de son nouveau disque à Elie Yaffa. En outre, la date d'anniversaire de son meilleur ennemi Rohff n'est jamais loin de là. En cette période de traditions, il est bon de rappeler à ses ouailles qu'ils n'évoluent pas dans la même division.

Installé confortablement au sommet du rap-jeu depuis plus de vingt ans, Booba a simplement appelé son neuvième disque "Trône". Un petit clin d’œil royal à l'ami Jon Snow dont les troupes décimées auraient bien besoin des pouvoirs du Duc de Boulogne pour dézinguer les zombies. Et le moyen le plus littéral d’asseoir une domination jamais contestée ni même réellement mise à mal en deux décennies. Sans radio, ni télé – l'homme se plaît toujours à le rappeler – , B2O est devenu le plus gros vendeur de rimes en français du Vieux Continent, et le successeur du génial "Nero Nemesis", fort d'un nouveau départ en trombe (disque d'or la première semaine et déjà double platine depuis), devrait sans peine prendre le même chemin.


A la première écoute, on se dit que "Trône" n'opère pas les révolutions esthétiques de son prédécesseur. Qu'il poursuit certes la manœuvre futuriste mais creuse moins ardemment le sillon "expérimentation". L'avance est sans doute telle que Booba peut diminuer le pas en conservant sa pole position. On y retrouve d'abord deux vieilles connaissances : le tube déjà classique "DKR" et son entame tropicale devenue iconique au son du kora, puis le plus recueilli "Elephant", tout deux dévoilés il y a au moins un an.

Que les puristes nineties et autres pourfendeurs de l'autotune rebroussent chemin, car ladite technique est ici de mise "comme jamais", et une fois encore les flows androïdes sont légions. Pour les plaintes et les questions, "demande à D2R2". Dans le clip du single "Friday", le célèbre robot à roulettes de George Lucas paie en effet une visite de courtoisie à Booba dans le désert, en pleine campagne promotionnelle du dernier "Star Wars" et quelques jours avant sa sortie sur grand écran. On apprend pas à un singe à faire la grimace. On apprend pas au patron du rap hexagonal à faire du buzz pour faire grossir les liasses.


Pourtant, dans un premier temps, "Friday" ne nous a pas cloués. Mais, au fil des écoutes, sa mélodie n'a pas tardé à s'immiscer dans notre caboche pour venir se caler durablement entre notre hypothalamus et notre cervelet. C'est toujours pareil avec Booba, et il n'y a que lui qui nous fasse cet effet-là. Depuis quatre albums au moins, ses nouveaux titres nous plaisent successivement, un peu, beaucoup, "A la Folie" et passionnément, jusqu'à nous obséder, chacun à leur tour quasiment. Peut-être qu'un jour l'on découvrira que le rappeur du 92 minait ses morceaux de petits sons subliminaux pour mener l'auditeur à cette addiction.

L'exemple le plus criant de cette nouvelle fournée est “Ridin”. Une progression d'accords digne d'un classique pop triste qui n'est pas sans rappeler "L'Amour toujours" de Gigi D'Agostino, nous soufflait récemment une fée gothique inspirée récemment convertie. Une mélodie qui hypnotise et continue de tournoyer entre les oreilles bien après ses trois minutes trente secondes écoulées. Niveau textes, Booba – qui vient de fêter ses 41 ans – voit sa plume muter au même rythme que sa vie, traverser de nouveaux questionnements et évoluer par rapport à celle du rappeur instinctif d'antan.


Dans “Petite Fille” (suite musicale de "92i Veyron"), l'auteur effleure le thème de la paternité et s'adresse à la sienne en de très jolis termes ("Ton rire ouvre la mer en deux/Repeint l'quartier d'un Blood en bleu") et punchlines toujours imagées ("J'suis tellement loin dans le VIP/Suis même pas confortable"). Le micro s'assombrit, cogne, fascine (respectivement sur l'excellent “Drapeau Noir”, “Terrain” et “Centurion”). Booba change également de ton sur la question de l'argent. S'il est plus facile de relativiser sur le sujet lorsque l'on en a, son discours jadis cynique et matérialiste est plus nuancé ("L'argent n'fait pas l'bonheur, bonheur remplit pas l'assiette", "Le Roro n'est qu'un métal" ou encore "J'aime l'argent mais je préfère avoir le temps").


Enfin, la nationalité, question prégnante depuis ses débuts dans l’œuvre d'Elie Yaffa ("Ma Couleur", "Mon Pays", "Loin d'ici", etc.), est à nouveau posée ici de manière inédite et connaît peut-être un ersatz de dénouement. Un quart de siècle d'amour, de désamour et de haine pour cette France dont il s'est maintes fois senti rejeté (il vit désormais à Miami) et dans les yeux de laquelle le rappeur des Hauts-de-Seine (d'origine sénégalaise) a toujours cherché la reconnaissance qu'elle ne lui a jamais accordée. C'est son côté Polnareff, et “Friday” pourrait être son "Lettre à France" lorsque résonne la métaphore footbalistique "Allez les Bleus, Allez les Lions, moi je suis un peu des deux".

Un nouvel uppercut donc. De gauche à droite.