Musique / Festivals Entretien

Depuis quelques mois, sa "Rupture Song" fait son petit bout de chemin sur la toile et sur les ondes. Quoi, encore une chanson d’amour à la dérive ? Dans l’afflux continu de jeunes chanteuses, celle qui se fait appeler Brune se distingue par ces thèmes d’une certaine gravité acide, traités avec légèreté pop. Une pop injectée d’electro-rock et, par définition, des mélodies bien troussées. Dans l’album éponyme qui paraît aujourd’hui, s’intercalent aussi quelques moments de facture plus classique, piano-voix.

Aux quatre-vingt-huit touches ? Caroline Bayendrian, une Brune qui connaît la musique dans laquelle, petite, elle est tombée. Conservatoire et tout le toutim. Pour son père, professeur de violon, la musique classique était l’art suprême : "Je crois que, dans la maison, je n’ai jamais entendu un morceau de rock ou de pop. Chez nous, il y avait aussi de la musique traditionnelle arménienne."

En 1975, parti de Syrie où il ne voyait aucun avenir, le couple Bayendrian s’installe à Saint-Priest, dans la banlieue lyonnaise. "C’était l’Amérique ou la France. Au final, ce fut la France et j’en suis contente parce que l’Amérique ne me fait pas rêver du tout." Ses parents sont venus sans savoir un mot de français. A la maison, on ne parlait qu’arménien, jusqu’au jour où la jeune adolescente s’est mise à répondre en français : "avec l’arménien, je me sentais à l’écart, étrangère; du coup, je n’ai plus voulu le parler. Maintenant, c’est différent, je n’ai plus treize ans "

La chanson est aussi une histoire d’émancipation. Papa Bayendrian rêvait de jouer avec ses trois filles, l’une violoniste comme lui, l’autre violoncelliste et Caroline pianiste. La petite sœur violoncelliste ne s’est guère montrée assidue et, de quatuor, l’ensemble familial est devenu trio à deux violons et piano. Pourquoi pas ? Très religieuse, la famille joue à l’église orthodoxe. "Mais, à l’adolescence, cela ne me plaisait plus. Le dimanche matin, mon père nous réveillait avec un vinyle classique pour aller jouer, alors que je n’avais qu’une envie, dormir. C’était un peu dur. Je renâclais. A l’adolescence, on ne se rend pas compte qu’on n’est pas très cool "

A la maison, le régime était classique et traditionnel arménien mais, en dehors, c’était la déferlante Nirvana, puis Alanis Morissette, Massive Attack, Portishead, Marilyn Manson, Placebo, Garbage, PJ Harvey. Bashung et Souchon en français, "les gens qui ont de vrais textes, pas vulgaires, et je suis surtout attirée par les voix d’hommes, les Innocents ainsi qu’un autre groupe lyonnais, L’affaire Louis’trio."

Certes, la jeune Caroline s’applique au piano. Surtout les romantiques, Brahms, Schuman, Chopin "dont j’ai joué tous les Nocturnes et tous les Préludes". Mais elle se met aussi à la guitare, comme ça, en dilettante, ainsi qu’à la composition et à l’écriture. Ah, la chanson, la chanson "Cela vient de mon éducation, analyse Caroline. Dans ma famille, on ne parlait pas beaucoup, et je n’avais pas beaucoup de famille en France. Me sentant un peu à l’écart, sans pouvoir par ler de mes problèmes d’ado à personne, j’ai choisi la musique comme mode d’expression. Ç’aurait pu être la peinture ou autre chose, mais comme je faisais du piano Me mettre à l’instrument et chercher des mélodies puis des textes me faisaient du bien."

Quand la perspective de la chanson se dessine depuis la banlieue lyonnaise, Paris est dans la ligne de mire. Mais, avant la scène, ce fut l’estrade. Pour gagner sa croûte, Caroline Bayendrian décroche un boulot d’enseignante au lycée Sainte-Geneviève à Courbevoie. "En musique, on fait à peu près ce qu’on veut. Pour le chant, au lieu d’enseigner Brassens comme tout le monde, moi, c’était Gainsbourg et Placebo. On parle toujours mieux de ce qu’on aime. Mais pour moi, malgré le temps libre que ça laissait, être prof était très frustrant." Une frustration qui nourrit la création, comme en témoigne "Tout ça", "tout ça me dérange" en fait, l’un des titres les plus martelés de l’album.

Mais il y a mieux que la frustration. Si l’on écrit des chansons, c’est pour les faire entendre. Plusieurs solutions, dont le lancement de titres sur la toile, autant dire la jungle, et puis chercher des scènes, comme qui dirait une gageure : "En France, il y a peu de lieux où jouer, surtout en groupe. Guitare voix, ça va encore mais, pour avoir une chance de jouer en septembre, dans un café-concert quelconque, il faut déposer sa démo en janvier-février. Et ensuite, rappeler sans cesse. En France, les programmateurs se prennent pour des pachas. Je me suis révoltée contre ça, voilà pourquoi le métro."

Pendant plusieurs mois, entre 17h30 et 19h30, à la station Bastille du métro parisien, on a pu entendre Caroline, sa guitare, son panneau sur lequel était écrit Brune avec une adresse mySpace. Cela, après une audition très sérieuse à l’Espace Métro Accord (EMA), qui gère la musique sur le réseau RATP. "Au début, ça a été dur, sous le regard ou l’ignorance des gens, sortir un son alors que ça résonne " Enthousiastes, les responsables d’EMA l’aiguillent aussi sur le festival de Saint-Brieuc et Solidays, "et je les remercie du fond du cœur."

L’horizon se dégage donc, d’accord mais, au fond, Brune ? "Elle est née en 2004-2005 à un tournant de ma vie, la mort de mon père. J’ai pensé que ça passait trop vite, je devais me prendre en main, chanter en me confrontant à mes compos. Il fallait aussi un nom qui me corresponde, et ça a été Brune. Il se retient facilement, révèle ma détermination, mon côté passionné, et puis c’est très féminin, comme mes chansons."

Album "Brune", Wagram/Pias.

En concert le 9 décembre au Magic Mirrors, place Sainte-Catherine, Bruxelles. www.ticketnet.be