Musique / Festivals

ENTRETIEN

On a encore en tête les images de ces concerts furieux, de ce chien fou déversant des flots de mots et d'émotions à fleur de peau, criant ses angoisses et ses bobos au coeur, avec tendresse, humour, rage ou (fausse) ironie, comme guidé par une urgence et le besoin de dialoguer, terminant trempé dans les bras d'un public traversé de frissons. On le retrouve assis dans un divan, apaisé, posé, toujours souriant, disert, généreux. Cali a donc survécu à la tempête: un single parti en trombe («C'est quand le bonheur»), 400000 exemplaires de «L'amour parfait» écoulés, une tournée marathon, des récompenses, un DVD live. Mais déjà, un second orage couve.

Le troubadour rock de Perpignan revient, ce 3 octobre, avec un second album enregistré dans la foulée de la tournée - «Je n'ai pas eu le temps d'avoir la pression». Les amours chaotiques restent son sujet privilégié («Je m'en vais» et «Je te souhaite à mon pire ennemi», condensés de vacheries, font écho au «Grand Jour»; un «Je sais» désemparé; un «Je ne vivrai pas sans toi» violent), auquel s'ajoute l'égalité père/mère, et le pouvoir des mots («Menteur»).

On y trouve des chansons plus optimistes («Jane», «La fin du monde dans dix minutes», «Roberta»). Le tout dans une enveloppe mêlant allégrement rock, pop, bal populaire, ambiance cabaret, musique symphonique, ballade irlandaise... où le piano et le violon gardent une place de choix. Avec en prime des invités ici et là: Matthieu Chédid à la guitare, Steve Wickham (Waterboys) au violon ou à la mandoline, Damien Lefèvre (Luke) à la basse, le Grand Orchestre du Conservatoire de Perpignan sous la direction de Daniel Tosi - qui a proposé à Cali de réaliser un concert entier avec orchestre, nous a confié le chanteur, ému par cette proposition.

«Menteur» ? Vous sembliez donner tellement de vous-même sur scène et en paroles... Cali aurait-il menti?

En fait, fin juin, je voulais intituler l'album «L'amour terroriste» : celui qui peut nous tomber sur la gueule au coin de la rue, bouleverser notre vie. Mais il y a eu Londres, puis l'Egypte. Ce titre perdait sa poésie... «Menteur» est une chanson de l'album que j'aime beaucoup, un peu «ovni» avec ces 43 musiciens. «Menteur» aussi, parce que je cache bien mon jeu. Mes proches m'ont dit «On sent que tu as fait l'album dans l'euphorie», or la réalisation, à la fin, a été un pur cauchemar - même si l'écriture était arrivée vite, dès la tournée. J'ai fini psychologiquement détruit, physiquement épuisé. Beaucoup de choses arrivaient dans ma vie : un bébé, les Eurockéennes de Belfort, ce disque qui comptait beaucoup d'intervenants... Mais je suis arrivé au bout, je suis content. «Menteur», ça permet aussi de dire des conneries, et j'en dis souvent.

Une tournée comme la première est-elle possible?

Je n'aurais pas pu faire une date de plus. J'ai tout donné, je n'ai pas triché. J'étais à bout, j'ai fini à genoux dans les loges, à pleurer, en décembre. Mais j'ai vite eu le blues de la tournée. Aujourd'hui j'ai hâte de défendre ce second album sur scène. Si un jour je ne donne pas la même énergie, je n'y mets pas autant de coeur, j'arrêterai.

Vous jetez des ponts entre les deux albums...

Ce n'est pas calculé... mais agréable à constater: l'inconscient travaille. Le second album, c'est le premier avec deux ans de vie de folie, d'expérience, de plus. Ce qui est rock est beaucoup plus rock, ce qui est chanson est plus chanson.

Avec son intro au piano, «Roberta», rappelle «Le Grand jour»...

...qui avait bien fonctionné en public. «Roberta» est une comptine amoureuse. Au bout d'une minute 40, je dis «Roberta a 82 ans», et ça prend une autre tournure... C'est calqué sur une histoire vraie... qui ne me concerne pas. Dans mon village, il y a une femme de cet âge, qui a passé sa vie avec son mari, un couple heureux. Peu après la mort de ce dernier, elle s'est remise avec un jeune de 30 ans. Tout le village a jasé. Elle, grand sourire, sur sa mobylette, elle lançait: «Mais laissez-moi vivre mes dernières années comme je l'entends!». C'est un hymne à la vie.

Vous le disiez dans une interview, quand beaucoup de bonnes choses vous arrivent, vous avez tendance «à tout foutre en l'air».

Je me pose des questions. Quand tout est calme, je me demande pourquoi tout est calme. La barque s'arrête un peu, je la remue en tous sens pour qu'il y ait encore des remous. C'est bizarre, je dois avoir besoin de ça: de moments pénibles et de moments joyeux, des extrêmes.

La chanson vous aide, en ce sens?

Beaucoup. Dans mon groupe précédent, Tom Scarlett, j'écrivais des chansons pleines d'images obscures. Quand le groupe s'est arrêté, je me suis dit : si ça se trouve, tu as très peu de moments musicaux à vivre, il faut tout donner maintenant. J'ai dit «je, je, je» dans le premier album (de Cali), j'ai tout dit, ça m'a fait un bien énorme. Depuis, j'enfonce le clou. Qu'est-ce que ça fait du bien de ne pas mentir...

Vos textes sont donc autobiographiques?

Toujours: si ça ne m'est pas arrivé personnellement, c'est arrivé juste à côté de moi.

Daniel Darc chante avec vous sur «Pauvre garçon» : comment s'est passée cette rencontre?

Je l'ai vu en 83 dans Taxi Girls. J'ai vu une espèce de punk dépravé, proche de la fin. Et puis est arrivé «Crève-Coeur» en 2004, l'album de la rédemption. On s'est rencontrés pour une interview, on s'est revus au concert de Miossec. Je lui ai proposé ce duo que j'avais d'abord écrit pour «Patti Smith», mais qui n'a pu se faire avec elle. Daniel Darc et elle «sont» le rock, pour moi. Ils ont vécu tellement de vies. J'admire la façon dont Daniel s'en est sorti. Quelque part, je cherche une forme d'extrémité.

Perfectionniste...

Je veux aller au bout des choses plutôt - même dans l'imperfection. Ma vie est un bordel, mais j'assume, je vais au bout. J'ai fait 17 ans de rubgy, j'étais dans des sélections qui auraient pu m'amener en nationale. Mais quand j'ai décidé d'arrêter, j'ai arrêté complètement. Dans la musique, j'étais un imposteur au départ, mais je me suis donné les moyens d'aller au bout. Je ne suis pas sûr de faire un troisième album: si je n'ai pas la passion, je ne le ferai pas.

L'album dévoile un thème qui vous est cher: le droit du père...

Pendant deux ans, j'ai monté un dossier pour expliquer que je pouvais être un bon père, et en 7 minutes, un juge a décidé que je n'avais pas la garde de mon fils. A présent ça va mieux: on a réussi à dialoguer, avec la maman. Je dis aux papas: ne baissez pas les bras.

Cali, «Menteur», Labels/EMI. Au Botanique, à Bruxelles, les 16, 17 et 18 novembre prochains.

© La Libre Belgique 2005