Musique / Festivals

A l'occasion de la Foire du livre de Bruxelles, La Libre Belgique revient sur les écrivains qui ont marqué l'histoire de la chanson, et sur les chanteurs qui ont marqué la littérature.

En 2016, le choix de l'Académie suédoise de décerner à Bob Dylan le prix Nobel de littérature avait fait grand bruit. Comment donc ? C'est à un chanteur qu'allait être accordé cette distinction suprême, le plaçant dans la lignée de Toni Morrison (Prix Nobel de littérature 1993), Albert Camus (1957) et de T. S. Eliot (1948) ? A l'époque, Dylan lui-même semble perplexe. « Quand j'ai reçu le prix Nobel de littérature, je me suis demandé quel était précisément le lien entre mes chansons et la littérature », explique-t-il dans le discours de réception de sa récompense, transmis in extremis à l'Académie suédoise.

Chanson et littérature ne sont pourtant pas si étrangères l'une à l'autre. La preuve : nombreux sont ceux qui ont décidé de se lancer dans les deux. Comme quoi, du libraire au disquaire, il n'y a qu'un pas.

Comme une tradition

La figure de l'écrivain chanteur n'est d'ailleurs pas nouvelle. Poète et chansonnier, Boris Vian est emblématique de ce point d'intersection entre chanson et littérature. Deux baccalauréats en poche, obtenus malgré de graves problèmes de santé, il intègre l'école Centrale en 1939, en vue devenir ingénieur. Mais le jeune Boris s'ennuie à l'école. Il trouve alors refuge dans le jazz, et joue de la trompette dans l'Ochestre Abadie, considéré comme l'un des meilleurs orchestres amateurs de cette époque.

C'est en 1946 que Vian publie son premier roman, L'écume des jours, qui n'aura aucun succès de son vivant et ratera le prix de la Pléiade. Un échec qui marquera le jeune écrivain toute sa vie. J'irai cracher sur vos tombes, publié quelques années plus tard, lui apporte plus d'ennuis judiciaires que de succès. Plus tard, L'arrache-coeur est refusé par les éditions Gallimard, et sa publication en 1953 aux éditions Vrille est un nouvel échec. Boris Vian renonce alors à la littérature.


Au même moment, de l'autre côté de l'Atlantique, c'est un grand homme dont la musique a éclipsé la carrière littéraire qui se lance dans la poésie, avec bien plus de succès. En 1956, âgé de 22 ans, le jeune Leonard Cohen publie son premier recueil de poèmes, Let us compare mythologies. Peu à peu, il se fait un nom dans le monde de la poésie. Il s'essaye aussi au genre romanesque. Son premier roman The Favourite Game remporte le premier prix du concours littéraire du Québec en 1964.

Deux ans plus tard, son roman expérimental Les Perdants magnifiques, qu'il a écrit retiré sur une île grecque et sous amphétamines, n'est pas un grand succès, mais il attire l'attention des critiques, très partagés sur le livre. Dans le Toronto Star, Robert Fulford parle du livre « le plus révoltant jamais écrit au Canada ». Pas étonnant, pour un livre qui met les thématiques sexuelles et surtout homosexuelles au premier-plan. Qu'importe, le succès arrive la même année avec le tube Suzanne, premier titre de son premier album, Songs of Leonard Cohen, qui sort l'année suivante.


Ses recueils de poème, eux, fonctionnent bien, au point que le jeune Cohen est vu comme un talent à suivre au Canada. En 1968, ses Poèmes choisis sont vendus à 200 000 exemplaires, et Cohen se voit décerner le prix littéraire du Gouverneur général, qu'il refuse. « Le monde est un endroit impitoyable et je ne veux en recevoir aucun cadeau », explique-t-il, peut-être un peu trop dramatique.

Cependant, en 2006, Book of Longing est son premier livre de poésie en 22 ans. L'ouvrage contient 167 poèmes inédits écrits entre Montréal, Mumbai, et un monastère zen à côté de Los Angeles. Il se hisse en tête du palmarès des ventes au Canada. En 2011, Leonard Cohen décroche le prix Prince des Asturies, le prix espagnol le plus prestigieux, qui avait récompensé Amin Maalouf en 2010 ou encore Paul Auster en 2006. Un recueil posthume, The Flame, rassemblant tous les textes non publiés par Cohen, est à paraître cette année.

Vian et Gainsbourg, du Déserteur au Poinçonneur des Lilas

Mais revenons-en à Boris Vian, qui a tourné le dos à la littérature après les scandales. En février 1954, il dépose ses textes a musique à la SACEM, et il commence à prendre des cours de chant avec sa femme, Ursula Kübler. Sa chanson pacifiste Le Déserteur, où Vian s'engage contre la guerre d'Indochine, connaît un certain succès. Du moins jusqu'à ce que la France ne connaisse le traumatisme de la défaite de Dien Bien Phû. Le chant pacifiste fait alors polémique à chaque concert. En 1958, en pleine guerre d'Algérie, la censure tombe.


Boris Vian trouve tout de même des défenseurs. Le Canard enchaîné ne tarit pas d'éloge à son sujet, et si son concert donné aux Trois Baudets, la salle parisienne qui a vu les débuts d'Henri Salvador ou Juliette Gréco, obtient un succès limité, Léo Ferré et Georges Brassens lui trouvent un certain talent.

Dans la même salle ce soir-là, un jeune peintre et pianiste de cabaret assiste au spectacle. Enthousiasmé par le répertoire de Vian, bien éloigné de la star du moment qu'est Annie Cordy, Lucien Ginsburg a un déclic. A partir de 1957, il dépose ses premiers titres à la SACEM sous le nom de Serge Gainsbourg. 

Quelques mois plus tard, il enregistre son premier album avec l'arrangeur de Vian, Alain Goraguer, sur lequel figure le célèbre Poinçonneur de Lilas. Le titre détonne, mais c'est un échec commercial. En 1959, Boris Vian compare Serge Gainsbourg au célèbre compositeur de jazz Cole Porter.


On connaît en revanche moins la littérature de Serge Gainsbourg. En 1980, il publie Evguénie Sokolov, un « conte parabolique » selon la première page, dans lequel Serge Gainsbourg, fidèle à son sens de la provocation, développe un champ lexical précis et infini du pet. L'accueil du livre est mitigé...

Quant à Vian, mort en 1959 à l'âge de 39 ans, son héritage littéraire est aujourd'hui incontournable, et son œuvre musicale semble impérissable. Et les hommages ne se sont pas fait attendre bien longtemps...

Yves Simon, toujours entre deux arts

« Boris inventait le jazz, tous les soirs au bal des laze », chante Yves Simon en pensant au Bison Ravi. Dans un tout autre registre, bien plus consensuel, Simon aussi mania avec un certain talent la plume et la guitare. En 1967, il enregistre un premier 33 tours qui passe totalement inaperçu. 

Qu'à cela ne tienne, Yves Simon tente sa chance en littérature. En 1971, ses romans Les Jours en couleurs et L'Homme arc-en-ciel sont, eux, des succès. Et son 45 tours Les Gauloises bleues, qui sort l'année suivante, lui permet de faire les premières parties de Maxime Le Forestier et de Georges Brassens.


Dès lors, c'est un enchaînement de succès et de tubes pour celui qui invente le folk français. En 1973, son album Au pays des merveilles de Juliet est sacré Grand Prix de l'Académie du Disque. En 1978, il compose la musique du film de Diane Kurys Diabolo Menthe, dont la chanson éponyme est emblématique de son œuvre. 

Salué par la critique musicale, il l'est aussi par la critique littéraire. Avec Le Voyageur magnifique, il obtient le prix des libraires, puis avec La Dérive des sentiments, c'est le prix Médicis qu'il remporte. Son dernier roman, Les Éternelles, est sorti en 2004. 

A 73 ans, sa renommée n'est donc plus à faire, et il inspire une nouvelle génération d'artistes qui lui rendront hommage dans un album collectif attendu pour le 30 mars prochain. On y croise entre autres le psychédélisme de Moodoid, les accents toniques de Christine and the Queens, mais aussi la langoureuse SoKo, et une reprise remarquable de Diabolo Menthe.


Chanteurs et écrivains : la relève est assurée

Mais qu'en est-il aujourd'hui ? Qui sont les auteurs qui s'emparent du micro, qui sont les chanteurs qui s'emparent du stylo ? Les mauvais esprits diront que la poésie a disparu de la chanson française. Et pourtant, il y a de quoi les détromper.

Né en 1976 en Cameroun, Marc Alexandre Oho Bambe baigne dès l'enfance au milieu des livres. Il est bercé par les poètes de la négritude comme Aimé Césaire ou Léon-Paul Fargue, mais aussi par les textes de René Char, à qui il emprunte le pseudonyme de résistant : Capitaine Alexandre. En 2014, son Chant des possibles obtient le prix Paul Verlaine de l'Académie française. Le « slameur schizophone », comme Capitaine Alexandre se définit lui-même, est adapté en spectacle musical.

Dans son dernier spectacle, De terre, de mer, d'amour et de feu, également adapté de son livre paru l'année dernière (que vous pourrez vous faire dédicacer à la Foire du livre de Bruxelles !), il dit vouloir créer « un opéra slam baroque », à la frontière de la poésie, du chant, de la danse…

Très engagé politiquement, Marc Alexandre Oho Bambe rédige aussi des chroniques pour Médiapart. Ses poèmes se veulent une réponse aux éternels débats sur l'immigration, l'identité, l'islam, et il rappelle, inépuisable les fondements de la République, comme sur ce titre, dont il signe les paroles, extraites de son essai poétique et poitique « Résidents de la République », et qu'il interprête avec Gaël Faye.


Gaël Faye, justement, le voici. Né au Burundi, d'une mère rwandaise et d'un père français en 1982, il voit sa vie bouleversée par le génocide rwandais et la guerre civile du Burundi, qui le forcent à rejoindre la France en 1995. 

Après des études en école de commerce, il part pour Londres pour travailler dans la finance, loin de la littérature, loin de la chanson. Un rythme de vie qui ne lui convient pas. C'est ce qu'il chantera deux ans plus tard sur son premier album, Pili-pili sur un croissant au beurre : « Parce que lui, au fond, il n'en veut pas de cette vie de bureau, de ce métro-boulot-dodo, juste pour payer ses impôts ». Un opus très autobiographique, donc, et salué par la critique. Il y rend hommage au rap et au hip-hop, qu'il a découverts dans les Yvelines où il a grandi.

Auréolé de succès, Gaël Faye ne s'arrête pas là et publie un roman très remarqué en 2016, Petit Pays, coup de cœur de la rentrée littéraire, qui lui permet d'être retenu dans la sélection pour le Prix Goncourt. Dans son roman, Gaël Faye raconte l'histoire d'un enfant qui grandit dans un Burundi ravagé par la guerre civile, et qui perd peu à peu son insouciance. Si le roman n'est pas autobiographique, Gaël Faye a dû replonger dans ses souvenirs et ses vieilles sensations pour l'écrire. Petit Pays lui permettra d'obtenir le Prix Goncourt des lycéens.