Musique / Festivals

Il est des patronymes plus lourds à porter que d'autres. Des qui ouvrent des portes, mais pèsent sur les épaules. Charlotte, fille de Jane Birkin et de Serge Gainsbourg, connaît ce genre de destin. Cette brune à la timidité brûlante et au tempérament aussi calme que bien trempé est née artistiquement dans l'ombre de son paternel à tête de chou. Mais a su s'en émanciper, pour devenir, elle aussi, quelqu'un. A 46 ans, elle mène une double vie d'actrice et de chanteuse. Sans même parler des extras que lui impose le fait d'être maman trois fois.

Au cinéma, Charlotte Gainsbourg a participé à plus d'une cinquantaine de long-métrages, des premiers pas dans "Paroles et Musique" d'Élie Chouraqui en 1984, aux grandes foulées sur tapis rouge et "La Promesse de l'aube" d'Éric Barbier. Sa carrière musicale débute en simultané. Cette même année 1984 voit atterrir dans les bacs à vinyles l'avant-dernier disque de papa Serge, "Love on the Beat". Celui-ci, déjà en pleine mutation "Gainsbarre", signe ici un disque à l'intérêt musical discutable et au propos carré blanc, pour ne pas dire interdit au moins de 18 ans. Charlotte, elle, en a 13 lorsqu'elle chante avec lui le sulfureux "Lemon Incest", l'un des rares titres que l'histoire retiendra de ce 16e album. En 1986, il composera le premier de sa fille, "Charlotte Forever". Dans l'intervalle, Claude Miller lui offrira son premier grand rôle, dans "L'Effrontée".


Happée par le grand écran tombé en pâmoison devant sa bouille d'ado angélique et énervée, Charlotte Gainsbourg reste à l'écart des notes jusqu'en 1994. A 23 ans, elle participe au spectacle annuel des Enfoirés et reprend le micro (elle retrouvera la troupe en 2001). La musique l'attire tant et plus. Elle participe à plusieurs bandes-originales de films ("Love etc" en 1996, "L'un reste, l'autre part" en 2005), croise le vers avec Etienne Daho au fil d'un très joli duo ("If")… Pour l'anecdote, on entend même sa voix (sample du film "Cement Garden") sur "What It Feels Like for a Girl", extrait en 2000 du blockbuster "Music" de Madonna. Il est temps pour elle de se jeter à l'eau.

A l'été 2006 sort "5:55", son deuxième, exactement deux décennies après l'album introducteur. Elle y était à l'époque la muse de son géniteur, qui écrit et composa pour bien des femmes de sa vie, de France Gall à Brigitte Bardot, sans oublier bien sûr Birkin. Sa fille inspirera ensuite des génies musicaux des temps suivants. "5:55" fut composé quasi exclusivement par le duo électro Air (Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin) et écrit avec le concours du génial Jarvis Cocker (Pulp). Mais Charlotte y avait en outre convié le chef d'orchestre de Radiohead Nigel Godrich, le batteur Tony Allen, le producteur américain David Campbell (Metallica, Kiss, Bon Jovi, Muse) et Neil Hannon – chantre de The Divine Comedy – pour quelques tours de gratte. Excusez du peu.

Trois ans plus tard, c'est au tour de "IRM", un disque aérien et élégant, produit cette fois par Beck (Hansen). Le musicien californien sera également du suivant, "Stage Whisper" en 2011, double galette faite d'anciens morceaux live et de huit inédits salés par le talentueux Connan Mockasin, entre autres. Voici, publié dans un fracas médiatique désormais habituel pour ce qui a trait à Charlotte Gainsbourg, son 5e album, "Rest", enregistré à New York et produit en grande partie par sebAstian, sorcier électronique du label Ed Banger.

Cela commence avec "Ring-A-Ring O' Roses". On y retrouve sa voix fragile mais assurée, un peu hors d'haleine, emmitouflée de souffle. Et l'on sent immédiatement la patte de sebAstian, dressant ici un décor qui convoque les bandes originales de François de Roubaix dans le 21e siècle. Cela se poursuit avec "Lying With You", dont le clip lui fut tourné dans la maison de Serge Gainsbourg. Voilà Charlotte transportée vingt années plus tôt, allongée à peine vêtue dans le clip de "Lemon Incest", aux côtés de ce drôle de père auquel elle s'adresse directement aujourd'hui… "Laisse-moi donc imaginer/ Que j'étais la seule à t'aimer/ D'un amour pur de fille chérie/ Pauvre pantin transie". L'un de nos morceaux favoris.

Le sillon se creuse avec le single "Deadly Valentine", taillé dans le groove des synthés et les rebonds d'une guitare basse, très sebAstian aussi. Les ombres de ses enfants Alice et Joe traversent le morceau, tout comme la silhouette de l'Américain Devonté Hynes, ex-Lightspeed Champion et toujours Blood Orange. "I'm a lie" va ensuite nous scotcher. D'abord de par ses cordes et cette mélodie que n'aurait pas reniée Jean-Claude Vannier. Puis par ces mots, ce texte qui serre les dents et conjugue – comme souvent sur ce "Rest" – couplets en français et refrains en anglais… "Balance mon désarroi/ Mes indigestes doutes/ Je bois mon embarras/ Dans la cuvette des chiottes/ Je consume le malaise/ Au bord de la syncope". Uppercut de gauche à droite.

Le morceau-titre "Rest" est une jolie comptine un brin désabusée… Une petite berceuse synthétique pianotée, co-écrite et composée par Guy-Manuel de Homem-Christo, moitié de Daft Punk, ici comme nostalgique de la période "Aerodynamic". Sur "Sylvia Says", Charlotte cligne de l’œil vers feue-la poétesse américaine Sylvia Plath, dont elle emprunte ici quelques mots de “Mad Girl's Love Song” (1953) , au fil d'un morceau qu'on croirait échappé de la discographie de Air .

N'en déplaise au boss Paul McCartney qui l'a composé et gratté, "Songbird in a Cage" apparaît vaguement radiophonique mais sans âme. Emile Sornin de Forever Pavot, autre invité de qualité à défaut de renom, y semble un peu perdu. Ce dernier est pourtant présent sur les pistes nous ayant fait le plus d'effet ("I'm a lie", "Lying with you") et sur le touchant dans "Dans vos airs", co-composé par Connan Mockasin, où dame Gainsbourg parle avec justesse de sa progéniture. Passons enfin sur ces "Crocodiles" traversés de violons et sur cet "Oxalis" final aux couleurs disco-funk (assorti d'une piste cachée où la petite Alice chante l'alphabet sur l'air de "Twinkle Little Star), pour conclure sur un sentiment doux-amer. Celui laissé par ce "Rest" un peu schizophrénique, en équilibre permanent entre tentatives pop pas assez incarnées et presque chefs d’œuvre apaisés en français.

© Collier Shorr
> 1CD (Because/Warner).