Cinq chansons inédites de Brel

LUDOVIC PERRIN Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

CORRESPONDANCE PARTICULIÈRE

Vingt-cinq ans durant, la volonté de Jacques Brel aura été respectée. À sa famille, à ses compositeur, arrangeur et producteur, le chanteur avait demandé de ne jamais publier les cinq chansons constituant, avec deux textes parlés, ses ultimes enregistrements. Si les monologues «Le Docteur» et «Histoire française» demeurent inédits, les chansons «Mai 40», «Avec élégance», «Sans exigences», «L'Amour est mort» et «La Cathédrale» paraissent aujourd'hui officiellement sur une double compilation, un coffret DVD et une intégrale commémorant les vingt-cinq ans de la disparition du plus célèbre chanteur belge. (Johnny Hallyday, lui, est franco-belge).Composées pour son dernier disque, ces chansons n'avaient pas été jugées dignes de figurer sur un projet conçu à l'origine comme un «double album». Publié mi-novembre 1977, ce disque dont Brel n'aimait pas la pochette, inscrivant les quatre lettres de son nom sur un fond bleu de ciel nuageux, fut malgré tout un des plus gros succès réalisés par l'industrie du disque française. Chez Barclay, on parlait à l'époque de ventes extraordinaires: un million d'exemplaires en quelques semaines. Que le chiffre fût ou non exagéré, dans un contexte moins favorable qu'aujourd'hui aux déploiements marketing, il a dû être atteint depuis par ce qui constitue un juteux mystère à double entrée. Sorti sans aucune promotion (pas d'interview, pas d'envoi radio avant la mise en vente), «Brel», rebaptisé depuis par l'usage «Les Marquises», suscite alors une curiosité alimentée par le retour d'un artiste qui s'était retiré dix ans plus tôt de la scène, en pleine gloire, et par la rumeur qui court: Jacques Brel a un cancer.Pisté lors de ses venues en France par les paparazzi, l'exilé polynésien répète à Paris ses dernières chansons, rue de Verneuil (la rue de Gainsbourg), chez Juliette Gréco. Et il n'aura pas à s'expliquer pour qu'on comprenne ce qui taraude, aux derniers mois de sa vie, ce fils de bourgeois pétri de contradictions. Claires comme une maison de verre, ses chansons tutoient la mort avec une rage d'athée, d'un rire cru qui couche à plat les incroyances de l'homme sur Dieu, l'amour et les femmes. Il semblerait qu'après avoir livré ses combats, Don Juan n'aspire plus qu'à se laisser gagner par une amitié avec les défunts, son ami Jojo et le peintre des Marquises, Gauguin.

Dernières séances

Planqué dans un hôtel près de la place de l'Etoile, Jacques Brel se rend à quelques mètres de là chez son arrangeur, François Rauber, pour lui présenter ses nouvelles chansons. Le non moins fidèle pianiste et compositeur Gérard Jouannest assiste à ces réunions de travail. À Paris, Brel garde son rythme polynésien. En septembre, les séances de studio commenceront dès 8 heures du matin, avenue Hoche, dans les studios Barclay. Au studio B. Un demi-poumon en moins, le second irradié, le chanteur n'enregistre guère plus de deux chansons par séance mais selon un rituel immuable: une prise, en direct, avec l'orchestre. Douzième titre de l'album, «Les Marquises» correspond également à la dernière séance de Jacques Brel. Durant vingt-cinq ans, l'album s'achèvera sur cette note magnifique, évoquant la pluie et le végétal d'une sérénité contemplative et crépusculaire: «Veux-tu que je te dise / Gémir n'est pas de mise / Aux Marquises...»

«Les titres suivants, Avec élégance, Sans exigences, L'Amour est mort, sont des chansons non abouties que Jacques Brel et nous-mêmes désirions remanier, raison pour laquelle elles n'ont pas été divulguées», préviennent en notes de livret les cosignataires de ces oeuvres, François Rauber et Gérard Jouannest, à l'occasion de la publication d'inédits rompant le silence nécessaire après «Les Marquises».

Pourquoi, dans ce cas, ont-ils donné leur autorisation après avoir résisté un quart de siècle? Peut-être parce que, depuis quelque temps déjà, notamment depuis l'exposition «Brel, le droit de rêver» cette année à Bruxelles, la fondation Brel ainsi que certaines radios belges donnaient à entendre ces inédits. Dès lors, comment stopper leur diffusion?

On imagine, par ailleurs, l'intérêt, pour la maison de disques, de les proposer sur la compilation «Brel infiniment», le triple DVD (exhumant d'autres inédits plus anecdotiques des années 60: «Hé! M'man», «Le Pendu», «La Toison d'or» ou «Place de la Contrescarpe») et l'intégrale présentée en quinze CD remastérisés, sous pochette d'origine, dans une boîte «à bonbons» en métal - un concept malheureusement emblématique du «tout-sympa» culturel.

Exercice de style

Lancé comme un single, «L'Amour est mort» est le premier des inédits à avoir été dévoilé, deux semaines avant la date commémorative de la mort de Jacques Brel (le 9 octobre 1978, d'une embolie pulmonaire). Alors? C'est du Brel, et peut-être un peu trop, d'ailleurs, pour ne pas paraître parodique. Dans l'absolu, et dans le paysage actuel en particulier, ce n'est pas forcément une mauvaise chanson, mais c'est du Brel comme Brel ne voulait pas en faire, quand la technique prend l'ascendant sur la création. «Ils n'ont plus rien à se maudire / Ils se perforent en silence / La haine est devenue leur science / Les cris sont devenus leurs rires» : voici la «Chanson des vieux amants» revisitée en moins bien.Dans une autre tonalité, «Sans exigences» s'ouvre sur une belle note d'orgue, rejointe bientôt par un clavecin: «Je n'étais plus que son amant / Je vivais bien de temps en temps / Mais peu à peu de moins en moins / Je blasphémais ma dernière chance / Au fil de son indifférence.» Exercice en forme de «ance» poursuivi dans «Avec élégance»: «Se sentir quelque peu romain / Mais au temps de la décadence / Gratter sa mémoire à deux mains / Ne plus parler qu'à son silence.» Un jazz rappelant, sur un tempo plus lent, le style de Titine donne la sève de Mai 40: «On jouait un air comme celui-ci / Lorsque la guerre s'est réveillée / On jouait un air comme celui-ci / Lorsque la guerre est arrivée.» Pour finir, après «L'Amour est mort», «La Cathédrale», un titre éveillant la curiosité mais qui aurait également difficilement trouvé sa place et sa cohérence dans l'articulation des «Marquises».La seule chose que nous révèlent finalement ces inédits, c'est le recul immédiat d'un artiste qui projetait ses exigences, justement, jusque dans son oeuvre posthume.

© Libération et La Libre Belgique 2003

LUDOVIC PERRIN

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