Musique / Festivals

On célèbre tout au long de cette année le centenaire de Claudio Arrau, disparu le 9 juin 1991 à l'âge de 88 ans. Né d'un père d'origine espagnole (l'ascendance du nom Arrau est même provençale) et d'une mère chilienne, Claudio Arrau avait vu le jour le 6 février 1903 dans une famille plutôt aisée à Chillan, à quatre cent kilomètres au sud ouest de Santiago. Son père étant décédé accidentellement peu après sa naissance, il avait été élevé par sa mère.

Très vite, celle-ci, elle-même pianiste amateur, prend conscience des dons musicaux exceptionnels de son fils : il lit la musique avant de lire les lettres, et donne son premier concert en public à cinq ans. Rapidement, le jeune Claudio Arrau Leon acquiert une réputation flatteuse dans son pays, à telle enseigne que le gouvernement chilien lui offre une bourse pour partir se perfectionner en Europe.

Heritier de Liszt

En 1911, flanqué de sa mère, de sa soeur et de son frère aîné, l'enfant de 8 ans quitte sa terre natale pour Berlin, où il va devenir élève de Martin Krause, grand pianiste et pédagogue qui avait été lui-même l'élève de Franz Liszt. Un enseignement qui marquera toute sa carrière, non seulement dans la connaissance de l'oeuvre de Liszt - il joue les études d'exécution transcendante à onze ans - mais aussi parce que Krause sera pour le jeune Chilien le père qui lui manquait. Son décès en 1918 sera une épreuve des plus difficiles, que la psychanalyse l'aidera à surmonter.

En 1914, Arrau donne ses premiers récitals à Berlin. Une série d'autres suivront, en Allemagne mais aussi devant diverses Cours européennes où Krause - qui joue aussi le rôle d'impresario - a ses entrées. Sa disparition tarira un moment la source des concerts, mais la double attribution en 1919 et 1920 du prix Liszt - qui n'avait plus été attribué depuis 45 ans - relancera rapidement sa carrière. Si sa première tournée aux Etats-Unis ne connaît qu'un succès mitigé, l'Europe le consacre. A 22 ans, il est nommé professeur au Conservatoire Stern de Berlin, un poste qu'il occupera jusqu'en 1940. Il enregistre son premier disque dès 1926, mais prend encore le temps un an plus tard de prendre part au Concours de Genève, et de le remporter : dans le jury, Cortot et Rubinstein s'étonnent que pareil artiste prenne encore le temps de participer à un concours.

Integrale Bach

Intransigeant dans la construction de ses programmes de concerts, Arrau aime se consacrer en profondeur aux compositeurs qu'il affectionne : en 1937, il aura l'audace de proposer à Berlin une intégrale de l'oeuvre pour clavier de Bach en douze concerts.

Cette année-là aussi, il épouse Ruth Schneider, une jeune et belle chanteuse allemande, cessant par la même occasion - à 34 ans - de vivre avec sa mère. Mais s'il avait aimé le foisonnement culturel de la République de Weimar, Claudio Arrau ne peut accepter l'Allemagne nazie. Il quitte Berlin avec femme et enfants en 1940 pour s'installer aux Etats-Unis, après une étape par le Chili. Il renonce à son passeport chilien en 1967 pour protester contre la situation politique là-bas, prend la nationalité américaine en 1979, mais reviendra dans son pays natal en héros triomphant après la fin de la dictature.

Claudio Arrau aura sans nul doute été un des plus grands pianistes du XXè siècle, avec une carrière s'étendant sur pratiquement 75 ans. Il aura en effet joué - et enregistré - jusqu'à la fin de sa vie, résistant à plusieurs coups du sort successifs - mort de son fils puis de son épouse, chute alors qu'il était seul dans sa maison - qui auront noirci ses dernières années, mais rebondissant avec une vigueur étonnante et décidant même de se déraciner une dernière fois à plus de quatre-vingts ans pour venir, et mourir, en Europe.

Virtuose hors pair, il aura eu l'intelligence de ne pas faire de cette virtuosité le seul but de ses interprétations mais, tout au contraire, de placer la volonté du compositeur au premier rang de ses préoccupations. En 1939, dans une interview au quotidien Frente Popular, il déclarait «L'oeuvre d'art ne devrait pas être prétexte pour l'interprète à l'exposition de ses propres états d'âme. Ni davantage à l'étalage de soi-même, l'auto exhibition. C'est le devoir sacré de l'interprète que de communiquer, intacte, la pensée du compositeur dont il n'est que l'interprète.»

© La Libre Belgique 2003