Musique / Festivals

Folle énergie, beauté, maîtrise : le Klarafestival s’ouvre sur un concert enthousiasmant

La grande salle était comble, ce jeudi au Bozar, pour le concerto pour violon de Berg, « A la mémoire d’un ange » et la colossale Première Symphonie de Mahler, « Titan », opportunément confiés à une équipe de champions : l’orchestre MusicAeterna, son fondateur Theodor Currentzis et la violoniste moldave Patricia Kopatchinskaja. C’était le concert d’ouverture de ce Klara Festival, dédié cette année aux questions de la migration et de l’identité. Et ce fut un concert historique. Notant que tous les concerts devraient l’être, en particulier les concerts symphoniques, surtout s’ils mobilisent, pour la bonne cause, plus de cent musiciens venus du fin fond de la Russie, Perm en l’occurrence. Car c’est dans cette ville lointaine qu’en 2004, le jeune chef d’origine grecque fonda son orchestre, et à partir d’elle qu’il rayonne aujourd’hui dans le monde entier. « MusicAeterna est un projet idéologique, une mission, une vision. Sans compromis, sans ego, où l’on se donne à 1000 pour cent », dixit Theodor.

Ambiance et flottement

Au point de mettre en scène une petite sérénade maison – pizz et couinements aux cordes dans la série adoptée par Berg - pour accueillir Kopatchinskaya, robe de fée et pieds nus, se faufilant parmi les musiciens avant de se glisser naturellement, organiquement, dans la musique. Lorsqu’on sait comment Currentzis et la violoniste moldave parviennent à transfigurer, par exemple, le concerto de Tchaïkovski, on ne doute pas qu’ils s’empareront de celui de Berg (à la mémoire de la jeune Manon Gropius, fille d’Alma Mahler) et de ses références émotionnelles pour en faire une œuvre du présent, d’un éternel présent. La version entendue jeudi nous sembla pourtant un peu confuse, sans doute par surcroît d’intentions au sein d’un langage hyper-codé dont il ne ressortit, finalement, qu’une impression globale de mystère, de lyrisme et de gravité, mais sans réel fil conducteur.

Le drame se joue ici

En revanche, la première Symphonie de Mahler connut une version électrisante, de bout en bout. Ce qui n’est pas rien dans une œuvre d’environ 50 minutes, mobilisant quasi tout l’orchestre en permanence tout en exigeant de chacun une approche chambriste, transparente, décalée, cultivée – rien n’est jamais au premier degré, chez Mahler – et nécessitant, évidemment, de formidables solistes. En prime, les cordes jouaient debout, dans une configuration où les altos, si importants dans le dernier mouvement, étaient à la droite du chef, en bord de scène.

Theodor Currentzis danse un peu trop mais on lui pardonnera : sa danse anticipe la musique, elle la fait jaillir dans cette extraordinaire efflorescence de couleurs et de lumière que rend possible une précision d’orfèvre et qui confèrera, notamment au premier mouvement, une indicible poésie. A cela s’ajoutent la profondeur infinie des cordes, l’éclat des cuivres, la forte personnalité des bois, et, bien sûr, la réactivité ravageuse des percussions, de quoi jouer avec toutes les nuances d’intensité, de monter le son à un niveau de puissance incroyable, sans jamais saturer, etc. pour ne parler que de l’ « instrument » orchestre. Mais ce n’est à partir de là que commence le véritable miracle, né du lien qui unit l’orchestre à son chef et qui permet à celui-ci de poser les gestes artistiques les plus audacieux, les plus risqués et d’en faire, à chaque fois, non seulement un coup de théâtre (grisant) mais une constante et fulgurante révélation, sur la musique, sur Mahler – toujours en interrogation sur ses racines -, sur le monde, sur nous.


Klara Festival – jusqu’au 24 mars dans divers lieux à Bruxelles. Infos : 070.210.217 ou www.klarafestival.be