Musique / Festivals

Aventureux, chargé d’ironie, un peu dingue, "très belge" est-on tenté de dire, risqué peut-être (on est curieux de voir comment il sera reçu en France). Tel est "Le Franc belge", nouvel album de Daan. Tout y semble permis. Par exemple, mêler - dans le morceau "The Kid" - Bob Dylan (forte influence), U2 (l’intro) et Abba (le piano). Chanter dans un français pas très académique. Jouer avec le mot "crise". Tromper l’auditeur ("Belle" est bien une chanson d’amour, mais dédiée à sa fille, comprend-on à mi-course). Ou encore composer un morceau pétaradant ("Irrelevant"), digne d’un western ou de "Dallas". Ce jouissif "Franc belge" confirme qu’à "trente-treize ans", Daan Stuyven est un artiste pas obsolète pour un sou. On savait que le chanteur flamand (bruxellois et wallon d’adoption) était francophile. De là à sortir un album écrit majoritairement en français (en tandem avec le cinéaste-dialoguiste Thierry Dory), il y a un pas. Qu’il a franchi allègrement.

Un vent de liberté souffle sur cet album. On a l’impression que vous vous lâchez, à tous égards.

Il faut qu’un album me surprenne, qu’il constitue une nouvelle étape. Là, j’avais envie de quelque chose de plus festif. La tournée des théâtres en trio était un petit test de ce que je pourrai faire quand j’aurai 60 ans. J’y ai pris énormément de plaisir. Après, il y a une réaction. J’avais envie d’une certaine folie. Même si ce n’est pas si fou dans les textes : il y a aussi du concret, du réel - la crise, etc.

J’aime les décalages entre musique et texte. L’orchestre - vaaaam - se lance - double tempo - on s’attend à un texte fort et c’est "Mélodies, paroles, strophes puis refrain " Pour moi, c’est dans l’esprit "Telex", dans une certaine belgitude.

Que représente la langue française pour vous ?

Plus de la moitié de ma vie privée se passe en français. Mes enfants me parlent en français. Il est très facile, pour un Flamand, de chanter en anglais. Chanter en français est vraiment un défi. Là, pas moyen de tricher, de gueuler des phrases un peu simplistes. Par ailleurs, j’ai 200 ou 300 morceaux en anglais recensés à la Sabam et j’avais un peu l’impression d’avoir épuisé le vocabulaire, les métaphores en anglais.

Chanter en français, c’est aussi, pour vous, une prise de position. Au moment de l’album “Simple”, à propos de la crise politique belge, vous disiez qu’elle vous donnait juste envie “de tourner à l’étranger, et de chanter en français”, ce que vous faisiez alors sur un titre. A présent, vous le faites sur les trois quarts d’un album…

Et encore, si cela ne tenait qu’à moi, j’aurais fait tout l’album en français.

Qui vous en a empêché ?

Mmmh, c’était le bon sens Et un choix artistique aussi, car je trouve intéressant de chanter en français sur de la musique sonnant très américain. Et l’inverse : dans la chanson "Everglades", je chante en anglais, sur un fond 100 % français (j’ai mes morceaux phares, "Désormais" d’Aznavour et des trucs comme ça )

Comment avez-vous procédé pour coécrire les textes avec Thierry Dory ?

J’avais un plan de base pour chaque morceau (un titre, une atmosphère, quelques mots ), on en parlait et, la plupart du temps, Thierry écrivait au départ de mes esquisses. En tant que cinéaste, il voyait le plan large du scénario de chaque morceau.

Et “La Crise” alors ? La chanson évoque les crises financières (sur fond de bouzouki grec), mais aussi la crise de la quarantaine, la “crise au Standard de Liège” et même un appel à “libérer les Clodettes”…

Là, c’était une jam. On était dans le backstage d’un concert, on a pris une grande feuille, chacun un bic, et on s’est amusé à écrire des trucs - tac, tac - chacun à son tour.

Dans vos textes en français, il y a des jeux de mots, des néologismes (tel le poétique “Insense-moi”), des fautes aussi (“l’empire s’empire”), et des expressions bizarres (“Garde-moi très fort dans tes bras”, “relâchez les trompettes”, “l’homme averti se recherche dans sa vie”)…

J’assume tout cela. Il y a même presque un côté provoc à exagérer les choses, à dire aussi "trente-treize ans". D’où le titre du disque, "Le Franc belge". Je me suis dit : la meilleure défense, c’est l’attaque ; je vais donc clairement dire que je suis belge, comme ça je suis excusé Notez que j’ai aussi bien mutilé l’anglais dans le passé. J’adore cette nonchalance.

Si “Mes Etats unis” aborde votre personnalité, difficile, par ailleurs, de ne pas voir de connotation politique dans des phrases telles “Se trouver comme expat au milieu de son propre pays” et “vouloir faire un état dans l’état, un empire qui s’empire”…

(Petit sourire). Et si on niait toute intention politique ? Il n’y a rien de plus emmerdant que la politique. Si on s’en tenait au point de vue social ? Je crois qu’il y a surtout un message qui revient dans plusieurs morceaux : acceptez toutes vos différences, et faites la fête avec, mariez-les. Une sorte de pacifisme fou. Que l’on peut aussi pratiquer sur le plan musical ou linguistique. Et même personnel : dans "Mes Etats unis", je parle de tous les états par lesquels on passe dans une journée, changements d’humeur, d’un extrême à l’autre. Arriver à ne pas flipper là-dessus, à relativiser, c’est déjà bien. Un des titres de travail du disque était d’ailleurs "Bipolaire". C’est pour ça qu’il y a une photo de moi sur un cheval à deux têtes, dans le livret.

En 2011, vous écriviez une chanson en néerlandais, “Landmijn”, très critique à l’égard de Bart De Wever. Vous le referiez aujourd’hui ?

Non, parce qu’il le fait très bien lui-même. Il fait tellement d’erreurs pour le moment, des conneries tellement caricaturales, que ça en devient presque marrant. Il montre son vrai visage à présent qu’il est au pouvoir.

La N-VA, c’est un truc de mode aussi. Dans cinq ans, beaucoup de gens ne voteront plus pour ce parti, je pense. En anglais, on dit "self imploding message" : son message va s’autodétruire. Je ne me fais pas trop de souci à long terme. Mais à court terme, c’est moche : j’ai pitié pour mes amis qui habitent toujours à Anvers.

Daan, "Le Franc belge", un CD Pias. En concert notamment le 6 mai aux Nuits Bota et le 18 juillet aux Francofolies de Spa.