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Plus attendu que le Beaujolais, voici versé pour vous ce vendredi le Damso nouveau. Le troisième, si contrairement à son auteur, nous considérons "Batterie Faible" comme un premier album à part entière. Il n'aura fallu qu'une année – pourtant bien chargée – à William Kalubi pour écrire, composer et mettre en boîte les dix-huit pistes de cette nouvelle plaque impressionnante. Impressionnante par son fond, rédigé d'une plume qui s'affine et s'assume, tenue fermement par la main d'un rappeur de 26 ans qui ne semble plus avoir peur de rien. Impressionnante par sa forme, toujours plus soignée, où les productions sont cousues l'une à l'autre pour servir de décor à la nouvelle transformation du Bruxellois, plus fort, plus noir, plus grand...

Ce nouveau disque, sans doute la sortie la plus attendue au rayon hip hop cette année en Europe, s'intitule "Lithopédion", ce qui d'après Larousse signifie "embryon mort ou foetus calcifié". Après nous avoir fait redécouvrir le mot "Ipséité" (qu'il nous définissait comme la capacité à rester soi-même en dépit des forces extérieures et de l'adversité), le emcee d'origine congolaise secoue à nouveau la langue française et explore cette fois le champ lexical de la noirceur et de l'obscurité. Des tréfonds toujours décrits à la chandelle et avec poésie, comme en atteste les images mais surtout l'ambiance de "Smog", dévoilé cette semaine (ci-dessous). On y retrouve au fil d'un clip grandiloquent ces paroles crues qui jadis provoquaient la vindicte et qui devraient encore faire grincer. Mais Damso trace sa route et apparaît imperturbable... Inarrêtable.


Sur l'introduction de "Lithopédion", on reconnait les dernières secondes de "Ipséité", la voix du médecin qui réanime Damso au terme du titre "Une Âme pour Deux"... Et l'on découvre un Damso énervé, excédé, intense et essoufflé. Celui qui nous fait autant d'effet. Nous reprenons donc l'histoire là où nous l'avions laissée. Et l'on entre dans ce tunnel tête baissée. On y croisera les productions ciselées de Benjay, Ikaz Boi, du génial Ponko, du toujours efficace Pyroman et du duo français Twinsmatic (qui signait déjà "Autotune" pour lui en 2016). La voix de la frangine (de Roméo Elvis) Angèle également, au détour de "Silence" et de ses discrets refrains, histoire d'adoucir les mœurs dans la foulée du dérangeant "Julien" (qui aborde le délicat sujet de la pédophilie)...

Plus tard, quelques éclats de soleil et cordes de guitare afrivaines ("Même Issue") évoquent à l'oreille le "Kin la Belle" de "Ipséité", là où "Aux Paradis" et sa trame électro rappellent un peu la cadence de "Lové". Citons également "Nmi" et son instru rutilantante, ou ce "Feu de Bois" incandescent aux allures d'incendie de forêt. Arrivant vers la fin, il y a aussi "Humain", qui devait jadis servir d'hymne officiel à nos Diables Rouges et dont le texte s'avère parmi les mieux rédigés de cette plaque. Enfin, juste avant que le rideau ne tombe, résonne "William". Un titre sur le fil, qui témoigne comme "Macarena" avant lui de cette capacité et de cette envie qu'a Damso d'aborder l'intime... D'évoquer l'amour, la tristesse, les regrets, les questions et les blessures, autant de chantiers désertés par l'ancienne garde du rap. Il témoigne ici d'un soir trouble et alcoolisé du 14 décembre où la question de quitter la mère de son enfant pour la première fois s'est posée... Et laisse échapper un furtif "Dernier album ou peut-être pas, l'avenir nous le dira".

"Lithopédion" est une oeuvre à tiroirs. Pour en apprécier les contours, en éprouver l'essence et en comprendre le sens, il nous faudra encore bien souvent les ouvrir et les refermer. Une disque bavard, complexe, riche et nuancé. Tout aussi cérébral, mais moins frontal que "Ipséité". Avec lui, Damso confirme si besoin son statut de patron du rap et des rimes en français. Un Belge sur le trône, la bannière noire-jaune-rouge est coutumière du fait.