Musique / Festivals

"Je suis assez timide dans la vie", nous glisse rapidement Charlotte Abramow, pas encore rompue à l’exercice de l’interview, mais qui bientôt ne manquera ni de sollicitations ni d’entraînement donc au vu de son talent. Une timidité qui pourtant ne tarde pas à s’évanouir, sous le poids des envies multiples s’agitant derrière ses yeux verts. Envie de fabriquer, de dire, de montrer, de pointer du doigt, d’étonner, d’émerveiller, d’interpeller, de témoigner, de partager… Du coup, nous n’aurons eu qu’une question à dégainer : “on connaît ton travail mais moins ton parcours, tes origines… Qui es-tu Charlotte Abramow ?” Et ça commence comme ça : "Je suis née à Bruxelles le 30 septembre 1993".

Et d'un coup, les images se mettent à défiler derrière ses pupilles : ses parents médecins, huit premières années à pousser à Hoeillart dans la maison familiale, l'école des Colibris à La Hulpe… Puis l’exode familial à Belle-Île-en-Mer, la plage après l’école, le babyfoot à l'école, les balades à cheval… "On y allait tous les étés depuis que j'étais toute petite, nous avions comme une famille là-bas. J'y suis restée jusqu'à mes 13 ans. C'est un endroit génial où vivre pour un enfant. Un petit paradis de nature sauvage, tellement apaisant… Je pense que les couleurs, les senteurs et la nature de là-bas m'ont vraiment marquée."

Problème : pas de lycée dans le coin. Du coup, obligation de partir "sur le continent" pour poursuivre sa scolarité en mode internat. Mais les parents de Charlotte ne sont pas motivés pour ce scénario, pas plus que l'intéressée d'ailleurs. "J'ai été enfant jusqu'assez tard en fait. D'abord parce que j'avais un retard de croissance et pubertaire. A 16 ans, j'avais toujours l'air d'une petite gamine de 12 ans… Mais là, ça va, j'ai repris mes années." De retour au plat pays, la jeune fille reprend les cours au Lycée français, mais c'est une mauvaise expérience. "J'ai pas du tout kiffé l'école… Suis passé du collège le plus paumé du département du Morbihan, avec cent élèves, huit profs, du chocolat chaud servi à la récré, à une usine de 3000 élèves répartis dans trois énormes bâtiments… Socialement aussi, c'était le jour et la nuit." Elle bifurquera vers le système belge finalement et terminera son cursus sur les bancs d'Emile Jacqmain.

"J'en oublie de parler photographie !" réalise soudain notre interlocutrice. En effet, car Charlotte Abramow fait déjà retentir ses premiers clics vers 7 ans. "J'avais reçu mon tout premier jetable. Je faisais des photos de mes copines dans la cour, des photos de mon chat, de mes parents… C'était moche hein, aucun doute là-dessus. Mais c'est génial de donner un appareil photo jetable à un enfant. Ça lui permet d'avoir des souvenirs à son échelle." Arrive son premier véritable appareil – "un Nikon Coolpix" – quelques années plus tard. Qu'elle dégaine à l'envi dans son jardin, et dont le chat de l'adolescente naissante demeure un objectif récurrent. Mais il y aura aussi des autoportraits, avant les premiers shooting vers 14-15 ans… "C’était assez mignon. Je faisais tout, le décor, le maquillage, la coiffure… Ce n’était pas toujours de très bon goût mais la volonté y était" sourit-elle. C’est ainsi qu’elle va trouver, contacter et photographier Claire Laffut – "C’était la fille qui m’envoûtait le plus..." – , qui deviendra son amie et qu’elle recroisera plus tard à l’envi (cf. «Claire Laffut, les Yeux de la Vérité»). Ce faisant, elle expérimente les genres, s'essaie à "la photo floue, en noir et blanc, de nuit, ou à des choses plus graphiques..."

© Charlotte Abramow

Aux Rencontres d’Arles, Charlotte Abramow en fait une déterminante. Celle de l'Italien Paolo Roversi, son "photographe de mode préféré, portraitiste aussi, un vrai artiste dont le travail est poétique". Un coup de cœur mutuel qui confirmera ses choix et lui donnera des ailes, avant de vendre ses premiers clichés à la presse (Victoire, ELLE Belgique) et d’entamer cette carrière. Ses parents la soutiennent. Mais à ses 17 ans, son père tombe gravement malade. Un événement qui va cristalliser pas mal de craintes, de douleur, d’émotions et inspirer un projet photographique qui devrait bientôt aboutir (grâce à une récolte de fonds sur la toile). "Au début, je le photographiais juste pour moi, il n'y avait aucune finalité… mais les années ont passé, et son état s'est amélioré. Aujourd'hui, avec le recul et son regard bienveillant, je vais utiliser toutes ces photos de lui pour créer un conte visuel, avec des décors, des mises en scène et des costumes, des différentes étapes de sa maladie..." A découvrir bientôt.

Charlotte tente alors l'histoire de l'Art à l'ULB, mais l'essai tourne court. "Cela m'arrivait de m'endormir en cours et, autant à Jacqmin il y avait toujours un prof pour me réveiller, autant à l'ULB personne ne te réveille… Et je me suis un jour réveillée au milieu d'un autre cours entourée de futurs médecins (…) La fac et l'université, ça demande vraiment une énorme autodiscipline, et je suis vraiment admirative des gens qui font des études. Prendre sur soi et s'effacer pour étudier, moi je n'y suis pas arrivée. J'ai besoin d'être passionnée."

© Charlotte Abramow

En août 2013, elle file s’installer à Paris pour une formation à l’école des Gobelins. Après cela, Charlotte a grandi, remporté quelques prix, les idées en pagaille ont mûri. Ainsi, elle a sublimé de ses images les deux clips d’Angèle, rencontrée via une amie commune. Il y eut aussi un grand voyage, en juin 2017 aux Îles Féroé, qui inspira l'objectif de dame Abramow. Elle s'associa pour ce faire aux habitants, pour en faire un autre projet centré sur l'humain, à découvrir incessamment. Enfin, elle signait récemment le clip des “Passantes” de Brassens – le morceau original – avec tellement de caractère que Youtube la censurait avant de se faire gronder par l’auteur et de se raviser. Les anges non plus n’aiment pas se faire marcher sur les pieds.