Musique / Festivals "La Libre" a rencontré les patrons incontestés de la techno pour recueillir leurs impressions sur la scène actuelle. Après Laurent Garnier et avant Jeff Mills, voici Dave Clarke, qui sort vendredi "Desecretion of Desire", son premier album en quatorze ans.


Chaque année, c’est la même chose: à la mi-septembre, Dave Clarke vient fêter son anniversaire au Fuse, club bruxellois légendaire dont la réputation dépasse largement nos frontières. Nous rencontrons donc le DJ britannique dans un hôtel de la capitale, quelques heures après la prestation qui l’a vu célébrer sa quarante-neuvième année. “ Il n’y a plus beaucoup de clubs dans le monde dont le staff est resté le même” lance ce grand bonhomme à la mine sombre et aux doigts lourdement bagués, dont le flegme typiquement british pourrait facilement être pris pour de la mauvaise humeur. “ C’est encore le cas de clubs comme la Fabric (Londres), le Rex (Paris) et bien entendu le Fuse, avec lesquels j’ai une relation particulière, un sentiment de loyauté.”


Punk dans l’âme, grand spécialiste des Rave party des années 80-90, Dave Clarke est sans doute le plus “dur” des trois DJ avec sa techno brute, hermétique et dénuée de fioritures. Même si l’album qu’il publie ce vendredi – “The Desecretion of Desire”, son premier en quatorze ans – laisse présager une certaine accalmie. "Je voulais un album émotionnel, pas un album électronique" concède-t-il. "Je voulais une structure, des morceaux, des vocalistes et surtout être honnête avec moi-même. D'autres écriraient un livre, moi c'est un disque, un témoignage de ce que je suis aujourd'hui et de toute la musique que j'absorbe."

© D.R.

"Avec l'extasy, tout le monde a envie de faire copain copain"

Quand on lui demande son avis sur la scène actuelle, la réponse est à l’image du personnage : cinglante. “Il y a encore de bons artistes, des gens intègres et pertinents” concède Dave Clarke, magnanime “ mais il y a aussi tout ce raffut sur les réseaux sociaux et ça pose une question : depuis quand est-il génial d’être médiocre ? Le monde de la musique est à ce point envahi de talents médiocres aujourd’hui, qu’on a dépassé le point de saturation. J’adore la techno, mais pour moi ce qu’on appelle la ‘Tech House’ est juste fade, vide. Aussi exécrable soit-elle, l’EDM (courant de musique électronique né à Las Vegas et popularisé par des DJ comme David Guetta, Ndlr) a au moins le mérite d’être explosive. C’est l’équivalent d’un Donald Trump si vous préférez, là où la Tech-House correspond à cette politique centriste dénuée de la moindre opinion. C’est le Primark de la musique électronique, une merde sans personnalité qui n'a même pas les couilles d'être explosive. Et toute cette daube omniprésente est copiée collée par des fainéants qui proposent au public des choses qu’il a déjà entendu mille fois pour lui faire absorber ça confortablement.”


Contrairement à l’impression qu’il pourrait dégager à la lecture, Dave Clarke est calme, placide, les yeux cachés derrière ses lunettes de soleil pour mieux installer une barrière entre lui et son interlocuteur, comme il le fait en club. “Ca semble surprendre le public parce que depuis l’introduction de l’extasy dans les boîtes de nuit, tout le monde a envie de faire copain copain, mais je ne communique pas avec les gens. Je suis très proche de quelqu'un ou pas du tout. Je n'ai pas le talent d'avoir des conversations de comptoir. D'ailleurs je déteste quand quelqu'un essaye de me parler dans un club. J'ai toujours envie de lui dire: 'Je ne peux pas t'entendre et en plus, je ne veux pas t'entendre."

© Dave Clarke - Facebook

Explosion des troubles de l'attention

Depuis le violent accident de voiture dont il a été victime en 2016 après un set dans un festival serbe, Dave Clarke tourne moins, alterne festivals et clubs intimistes, et s'adapte au changement. "Ces dix dernières années, la technologie a engendré ce qu’on pourrait appeler une explosion massive des troubles de l’attention" lâche le DJ. "Chaque soir, lors de mes sets, une bonne partie des gens sont rivés sur leurs smartphones pour checker leurs messages ou prendre des photos. Ils ont complètement perdu la capacité de se déconnecter de leur environnement pour plonger dans un autre univers. Je pourrais encore comprendre qu'un fan filme le DJ pour apprendre ou s'inspirer d'une technique, mais la plupart des gens prennent des vidéos qu'ils ne regarderont jamais."


"C'est comme ça, c'est le monde dans lequel on vit" ajoute le Britannique, résigné. "Je n'arrive même plus à me séparer de mon téléphone dans mon studio et j'en ai un pendant mes sets pour prendre une photo et montrer sur les réseaux sociaux à quel point je suis un super DJ populaire. Pas le choix, si je ne le fais pas, les gens vont penser que j'ai passé une mauvaise soirée. Je ne suis plus sur Twitter parce que cet imbécile de Donald Trump est dessus, mais j'utilise beaucoup Facebook." Après l'élection de Trump à la Maison Blanche, Clarke a d'ailleurs officiellement annoncé qu'il ne mettrait plus un pied dans le pays, tant que ce président serait en fonction. Ce qui lui a valu une pluie d'insultes et quelques menaces "assez mal orthographiées et dotées d'un choix de vocabulaire assez pauvre je dois dire." Pour l'instant, il accepte encore de venir jouer en Belgique. Ce joyeux drille se produira au Kompass de Gand le 17 novembre et le 26 janvier à l'Ampere d'Anvers.