Musique / Festivals

L’entrée d’un nightclub a tout d’une succursale mafieuse quand on s’y présente avant l’ouverture. Trois énormes portes en acier vous séparent du guichet, une caméra épie vos faits et gestes, et il faut trouver une sonnette bien dissimulée pour qu’un membre du staff vous laisse enfin accéder à une piste de danse déserte. "Vous venez voir Pierre ?", nous demande un barman. "En général, il vient à la dernière minute, juste avant de commencer son set", rigole-t-il. Mais ce soir, l’homme assure le premier mix de la soirée et ne tarde pas à faire son entrée accompagné d’une petite valise.

Pierre, c’est DJ Pierre, le résident du Fuse depuis l’ouverture du club en 1994, et l’un des mythiques agitateurs des nuits bruxelloises depuis que la musique électronique a envahi la capitale. Dans la valise, l’ordinateur a remplacé les vinyles, et le bonhomme ne s’en plaint pas. "J’ai porté des caisses remplies de vinyles pendant quinze ans, et je joue tellement de choses différentes chaque semaine, que la technologie me facilite vraiment la vie", avoue ce mélomane de 38 ans. "Les artistes ont besoin de voir leurs projets se matérialiser, mais aujourd’hui, le digital permet de se passer de support." C’est d’autant plus pratique que ce soir, Pierre assure un DJ set. Comprenez, le remix de morceaux composés par d’autres en laissant de côté ses propres créations, mais avec la difficulté supplémentaire d’ouvrir le bal et de faire monter le son bien avant l’ouverture des portes.

"Ma place est plutôt en fin de soirée entre 5h et 7h du matin, mais un bon warm up est important", explique-t-il. "Tu prends la responsabilité de faire démarrer la soirée, et la pression est d’autant plus importante, que tant que les gens ne dansent pas, tu es le seul centre d’intérêt. C’est moins automatique que ce qui se fait après, et ce premier set varie considérablement en fonction des guests qui vont suivre." Dans le jargon électronique, un "guest" est un DJ invité, et un "résident", un habitué qui joue toutes les semaines et dont l’image et le son sont généralement associés au club. Pour Pierre et le Fuse : la techno minimale. Une musique lente et répétitive qui monte en puissance au fur et à mesure que la soirée avance et que les DJ’s se succèdent. Reste une question fondamentale : comment devient-on le DJ résident d’un grand club européen ?

"Plus jeune, je n’avais pas grand-chose à faire, à part acheter des disques", confie notre homme. "J’écoutais beaucoup de musique black des années 70, et un de mes profs qui était également DJ m’a initié au mix avec d’autres copains. Assez rapidement, on a commencé à jouer des trucs pointus et on a voulu aller voir plus loin." A 16 ans, la bande investit un bar de Courtrai où Pierre découvre "deux platines et un pitch", apprend à mixer et finit par se produire chaque semaine. "Mon son a évolué, je suis passé du funk à la disco, et enfin à la house", poursuit le DJ en vérifiant de temps à autre qu’il ne doit pas descendre dans la salle pour commencer son set. "Par chance, le bar ne se situait pas loin d’un club mythique de l’époque, le "55", dont le patron venait de temps en temps prendre un verre et nous écouter mixer." Intéressé par la musique des gamins, l’homme les intègre dans son club avant de lancer deux autres piliers de la scène électronique belge : le Fuse et I Love Techno.

A 20 ans, Pierre gagne une place de résident au "Café d’Anvers" et évolue vers un son plus dur, avant d’être engagé au Fuse pour jouer de la "house" dans un club dédié à la techno alternative. "J’ai toujours vécu de ma musique, mais je n’avais pas du tout prévu d’en faire un métier", se souvient-il. "Dans les années 90, le pays était beaucoup plus porté sur la musique électronique. Aujourd’hui, il y a trop de DJ’s, beaucoup plus de sous-genres, et pour chacun de ces sous-genres, une tribu associée. C’est beaucoup plus varié qu’avant, mais il n’y a pas vraiment de rupture avec le passé. Plutôt une réactualisation d’éléments qui existaient déjà et beaucoup moins de choses fédératrices. A l’époque, on pouvait remplir le Fuse en faisant tourner les 15 mêmes grands noms quatre fois par an. C’est moins systématique, avec Internet, les gens ont accès à beaucoup plus d’informations, mais ils s’en lassent plus vite."

Dix années durant, Pierre accompagne la montée en puissance du Fuse, vit la nuit, et commence à investir d’autres clubs européens. "Passer d’une boîte à l’autre a un côté glamour, mais c’est épuisant", ajoute-t-il. "J’ai commencé à voyager pour découvrir des styles musicaux qui ne passaient pas en Belgique, et je me suis parfois retrouvé dans des endroits bizarres, comme cette soirée à Mexico, où les organisateurs ont disparu de la circulation pendant que je mixais pour revenir me payer quatre jours plus tard, alors que l’un d’entre eux s’était barré avec la caisse (rires !). Beaucoup de gens sont attirés par ces superclubs caractéristiques des années 90, mais les plus grands ne sont pas forcément les plus agréables et, aujourd’hui, on a le choix entre les festivals ou les clubs plus intimistes qui me conviennent mieux."

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