Œdipe, un drame si humain

Elargir le répertoire appartient aussi aux missions d'une grande maison lyrique : par la création, bien sûr, mais plus encore par la réhabilitation de chefs-d'œuvre tombés dans l'oubli.

Nicolas Blanmont
Œdipe, un drame si humain
©Bernd

Elargir le répertoire appartient aussi aux missions d'une grande maison lyrique : par la création, bien sûr, mais plus encore par la réhabilitation de chefs-d'œuvre tombés dans l'oubli. L'"Œdipe" de George Enescu (Liveni, Moldavie roumaine, 1881 - Paris, 1955), qui revient à la Monnaie après plus d'un demi-siècle d'absence, est assurément de ceux-là, et on sait gré à Peter de Caluwe de l'avoir programmé en lui redonnant toutes ses chances.

L'œuvre est assurément inclassable, monumentale jusqu'à confiner parfois à l'excès, admirable quoique parfois imparfaite. L'histoire d'Œdipe, si elle reste chevillée au corps de notre culture occidentale, a rarement été traitée, comme ici, en forme narrative linéaire : le metteur en scène Alex Ollé parle, à raison, de "biopic".

La musique, au risque de passer pour composite, est un étonnant kaléidoscope d'influences : Wagner, Mahler, Debussy, Scriabine, Janacek et Puccini observent, non sans raison, le chef Léo Hussain.

Avec le concours de sa complice Valentina Carrasco, mais aussi des décors d'Alfons Flores, des costumes de Lluc Castells et des lumières de Peter Van Praet, Ollé a conçu un formidable univers scénique qui a la chaleur ocre de l'argile, mais aussi la dimension inquiétante de la boue qui peut recouvrir et pétrifier les vivants. Le dispositif en bas-relief - extraordinaire lever de rideau - sur toute la hauteur de la scène est une splendeur visuelle, même si, au premier acte, il pose un problème acoustique (manque de profondeur du son) et scénique (hiératisme forcé des personnages qui accroît le côté oratorio). La rencontre avec la Sphinge - qui prend ici l'allure d'un Stuka ! - est un moment puissant, le drame du troisième acte - quand Œdipe prend conscience des crimes qu'il a accomplis malgré lui - est d'une intensité brûlante, et le final rédempteur assume tranquillement sa dimension soudainement chrétienne.

Hussain, de son côté, maîtrise remarquablement une partition complexe et dense; si ce souci du contrôle l'empêche parfois, au début, de délivrer toute la sensualité vénéneuse qu'appellent certains passages, il gagne en liberté de ton et donc en intensité au fil de la soirée. L'Orchestre de la Monnaie s'en tire plus qu'honorablement, et les chœurs livrent une très belle prestation.

Dans l'écrasant rôle-titre, Dietrich Henschel est fabuleux de présence et d'humanité. Fort d'une diction française remarquable, il s'impose avec élégance, même si la voix est d'une qualité de projection inégale selon les moments : le baryton allemand fait de son monologue de l'acte III un des sommets de la soirée. Autour de lui, on saluera tout particulièrement la bouleversante Antigone d'Ilse Eerens, l'extraordinaire Sphinge de Marie-Nicole Lemieux, la Jocaste robuste de Natascha Petrinsky, mais aussi pas mal d'autres comme Yves Saelens (Laïos), John Graham-Hall (le berger), Jan-Hendrik Rootering (Tirésias) ou Robert Bork (Créon).

Bruxelles, la Monnaie, jusqu'au 6 novembre. Diffusion en streaming sur www.lamonnaie.be pour trois semaines dès le 12 novembre.


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