Musique / Festivals

Al’entracte, le public a hué (rarissime). A la fin de l’opéra, il n’en eut même plus le courage. Après avoir été tant espéré, ce "Don Giovanni" de Mozart - ou "de Warlikowski" puisque c’est le metteur en scène qui signe désormais l’opéra - fut quitté avec soulagement. Le plus triste, dans ce cas, étant d’évaluer la somme de talents et de moyens déployés pour un résultat proche de l’échec, même s’il n’est pas exclu que les prochaines représentations soient meilleures.

Première observation globale : contrairement à ses mises en scène précédentes, Krzysztof Warlikowski déploie ici sa virtuosité théâtrale - soutenue par un visuel somptueux et poétique - à contresens de la musique et de tout l’opéra. L’ouverture donne le ton : après avoir découvert, filmés en faux direct, Donna Anna, Don Ottavio et Don Giovanni prenant place dans leur loge (moyennant quelques galipettes échangistes), on retrouve Don Giovanni seul à l’écran, barbe de deux jours, errant en quête de proies sexuelles, corps anonymes fouillés ensuite en gros plans dans leur quête de plaisir (de désir ?). L’ouverture est déjà passée… Depuis la loge d’en face, le commandeur a fait le tour du théâtre pour sauver sa fille (qui n’en demandait pas tant) et trouver la mort. La scène prendra fin sur le serment vengeur des fiancés, chanté au rythme d’un coït relayé sur écran; et il y en aura d’autres puisque l’appétit sexuel de Donna Anna - ici moteur du drame - est insatiable et que, sans trop les bidouiller, ses airs s’y prêtent (à quand la messe en ut ?). C’est la première lourdeur d’une mise en scène qui fait rebrousser chemin à la musique (et à l’art, si l’on veut bien y songer).

Culs-de-sac

Une autre est d’avoir saturé la scène d’innombrables péripéties parasites et distrayantes, comme lors du bal, délibérément ruiné par la danse centrale et, pour le coup hors rythme, d’une grand-prêtresse exotique que l’on retrouvera, abîmée dans une transe tout aussi arythmique, à la mort de Don Giovanni. Le chaos originel, le lien avec le divin, ou avec la mort, soit, mais pourquoi contre la musique, contre les chanteurs, aux prises avec un des passages les plus périlleux de l’opéra, et contre le public, empêché de se concentrer ? Enfin, et on s’arrêtera là pour les griefs, pourquoi avoir à ce point humilié les femmes, y compris l’infortunée danseuse ? Notant que les hommes ne sont pas vraiment mieux lotis, sauf Don Giovanni, incarné par le baryton Jean-Sébastien Bou, une des vraies voix du plateau, personnalité sensible et émouvante (le gros plan lui va bien) et excellent comédien. Don Giovanni souffre, Warlikowski l’a bien compris, baxter à l’appui. S’il s’était tenu à ce fil, s’il n’avait pas multiplié les pistes (et les culs-de-sac, dont l’Œdipe grossier d’Anna), la production aurait été autrement convaincante.

Les chanteurs donnent tout

Mais la musique n’avait pas besoin de Warlikowski pour être en panne, Ludovic Morlot s’en est chargé lui-même, peinant à faire avancer un orchestre rétif, sans connexion avec le plateau - que de décalages ! - mais signant, là où la musique ne bouge pas trop, quelques moments de grandeur.

Quant aux chanteurs, ils donnent tout sauf (quoi qu’en dise Lacan) ce qu’ils n’ont pas. Et les deux stars de la production, Barbara Hannigan (Anna) et Topi Lehtipu (Ottavio) n’ont pas ou plus la voix du rôle, avec pour conséquence des problèmes gênants de soutien, d’intonation et de puissance, ce qui n’enlève rien à leur impact scénique, mais décrédibilise une part de leurs efforts. L’ardente Rinat Shaham, Elvira, miraculeusement laissée tranquille pour "Mi tradi", offrit le seul moment d’émotion partagée - salué par des applaudissements - et Julie Mathevet, Zerline, quoique campée en minette débile, fit valoir une voix pure et juste. Mentionnons encore Andreas Wolf, excellent Leporello en dépit d’un air du catalogue raté, Jean-Luc Ballestra, Masetto sauvage et sombre, et, primus inter pares, Sir Willard White, magnifique Commandeur.Martine D. Mergeay

La Monnaie, du 2 au 30 décembre. Infos : 02.229.12.11 ou www.lamonnaie.be