Eiffel : "Prenons le temps de nous parler"

Sophie Lebrun Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

Les balles sifflent, y a comme une odeur de brûlé/Tout à trac, paranoïaques/rats de villes, geeks, hors la vie, accros aux écrans/cassent leurs jouets par milliers/faits par de lointains enfants..." "On n’a plus l’cœur à palpiter/Tous ces feux de détresse qui nous comptent à rebours." La verve d’Eiffel, sombre et labyrinthique, est bien là. La mort hante même quelques titres. Raison de plus pour se serrer les coudes, semble dire le groupe français sur son 5e album "Foule monstre". Prendre le temps de se parler, sans écran interposé. Respirer, laisser entrer la lumière. Musicalement, c’est ce qu’avait fait Eiffel dès l’opus "A tout moment" (2009), moins saturé de guitares que les précédents. Il poursuit la démarche sur "Foule monstre", ponctué de synthés, boîtes à rythme, piano et chœurs féminins. Rencontre avec Romain Humeau (textes, chant ) et sa femme Estelle (basse).

“A tout moment” s’est écoulé à 50 000 exemplaires, vous avez beaucoup tourné. Ce succès a-t-il rendu la composition de cet album-ci plus facile ou difficile ?

Plus difficile. Il ne faut pas enfoncer le même clou. On n’a pas beaucoup dû se forcer pour le faire, cela dit. On voulait aller ailleurs. Vers quelque chose de beaucoup plus onirique et beaucoup plus pop. Plus harmonique et mélodique. Pendant la tournée précédente, on vivait des choses fabuleuses, et tout à coup, on a connu deux drames. On a perdu des gens qu’on aimait beaucoup. Cela a influencé ma manière d’écrire. Je n’y arrivais plus, dans un premier temps. On savait qu’il y allait y avoir des textes un peu sombres, graves, mais on ne voulait pas alourdir les choses musicalement, on voulait éviter l’emphase, le pathos : c’est pour ça qu’on a mis des machines, des synthétiseurs, qu’on a opté pour quelque chose de plus pop - ce qui ne veut pas dire sucré.

Le titre de l’album “Foule monstre” renvoie au précédent “A tout moment la rue”. Faut-il y voir une sorte de fascination pour la foule, la masse anonyme ?

Pas une fascination Je me souviens d’avoir entendu un philosophe dire, dans une émission, "la foule parfois est monstrueuse". Et puis la foule, c’est bizarre : là, à trois, on est déjà la foule, et en même temps on a chacun un peu l’impression de ne pas lui appartenir. Il y a attraction et répulsion. La masse est magnifique quand elle se galvanise pour des manifestations pacifiques, de bonnes causes. Mais parfois c’est n’importe quoi, la foule devient bête : il suffit de voir les supporters de foot. Ou les groupies, tout ce qui fait la starification.

Cette foule est aussi virtuelle, comme vous le chantez dans “Foule monstre” (“Promène ta solitude/d’écrans en dragons clignotants”). Ou encore dans “Libre” : “Non j’suis pas tout seul, il y a Google/dans les villes-monde j’m’administre de l’intérieur”.

Prenez les réseaux sociaux. On les utilise comme tout le monde. Mais quand cela fait vivre par procuration une impression de vie sociale c’est horrible ce que ça peut générer, ces trucs. Même au sein du groupe : on n’habite pas tous la même ville, on s’envoie des mails, on écrit vite, et ça peut créer des malentendus pas possibles. Les gens qui nous entourent nous disent qu’il faut absolument avoir des "like". Se retrouver sur Facebook à parler avec des gens qui soi-disant vous "like" parce qu’ils ont cliqué sur un truc et l’ont oublié une seconde après, qui n’ont même pas écouté vos chansons, c’est n’importe quoi. "Dans les villes-monde, je m’administre de l’intérieur" : tout seul, chez moi, le cul sur un fauteuil, face à un écran, j’ai l’impression d’embrasser le monde. Et en réalité non. En fait de voyage immobile, je pense que la lecture d’un bon bouquin en est un bien plus beau.

C’est le chanteur Jack White qui disait, dans une interview à “Libé”, qu’avec les nouvelles technologies, “ce qui manque à la culture moderne, c’est le respect pour les êtres humains”. Tout se passe comme s’il n’y avait pas de règles d’utilisation : les gens sont en permanence connectés, même quand ils sont censés vous parler…

Même les concerts, ça devient abstrait ! Quand on voit tous les gens qui ont leur téléphone pour enregistrer le concert C’est abstrait à la fois pour le public qui, lui, veut juste regarder le concert, et pour nous, qui voyons plein de petits écrans partout. Ces gens ne profitent pas du moment, ils sont juste là pour le capter et le ramener chez eux. C’est étrange : nous, on est quand même là pour partager un truc avec les gens. Mais eux, ils ne sont pas disponibles pour recevoir quelque chose, et nous rendre quelque chose, nous communiquer leurs impressions - ils se les gardent pour plus tard.

Sans vouloir faire de philosophie à deux balles, on peut associer cela à la peur de la mort. Quelqu’un qui vit un moment et a tellement peur de le perdre qu’il le met dans une boîte pour pouvoir le revoir, alors qu’il n’a même pas vécu le moment, c’est tout de même vertigineux ! Laissons couler le temps, on est fait pour ça. On n’existe que parce qu’il y a le temps.

Vos textes ne sont pas faciles à appréhender à la première écoute. Votre écriture est dense, remplie de détournements de mots, d’images. Vous chantez d’ailleurs “J’arrête, je stoppe les mots/l’hémorragie”, dans “Lust of Power”…

Figurez-vous que ce couplet a été écrit par mon ami Bertrand Cantat (qui par ailleurs chante sur ce titre, NdlR) ! Il dit en quelque sorte : "tu déboules, tu déboules, tu y vas, tu y vas - et lui aussi quand il y va, il peut écrire des phrases à rallonge, Bertrand ! - et moi je vais faire l’inverse, te freiner, stopper l’hémorragie de mots." Il dit ça, et après il en remet plein, ça repart. Cela joue donc avec ce qu’on est nous-mêmes. Pour le reste, je crois beaucoup à la compréhension émotionnelle, comme dit David Lynch, beaucoup plus qu’intellectuelle. Si quelqu’un perçoit trois phrases sur dix d’une chanson à la première écoute et qu’elles lui procurent une émotion, c’est déjà gagné; et après, il a tout le temps d’y retourner, de lire ou réécouter.

C’est vrai que nous, on est plus "éloge de la lenteur", dans le sens "prenons le temps de nous parler, de nous dire les choses". On n’est pas dans l’immédiateté. Ce qui ne veut pas dire qu’on n’est pas dans l’instinctif : le premier jet de mes textes, c’est 5 minutes. La musique, pareil. J’ai là ma structure, mon énergie. Par contre, après, ça peut durer un mois, six mois ou même un an

"Foule monstre", un CD Pias; sortie ce 3/9. En concert le 13/12 au Botanique.

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