Emily Loizeau, hors des sentiers battus

Marie-Anne Georges Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals Rencontre

Ses doigts effilés et la douceur de sa poignée de main sont à l’image d’Emily Loizeau : d’une délicatesse extrême. L’auteure-compositrice-interprète de 37 ans sortira le 11 septembre son 3e album, "Mothers & Tygers", après "L’Autre bout du monde" en 2006 et "Pays sauvage" en 2009. Née d’un père français et d’une mère anglaise, l’artiste y chante dans les deux langues qui ont bercé son enfance. Depuis toujours, cette femme exigeante emprunte des chemins de traverse. C’est sans résistance aucune qu’on la suit "Parmi les cailloux", dans son "Garden of Love" en étant persuadé que "The Beauty Make(s) (us) Walk". Elle pose sa voix aigrelette dans un écrin où cohabitent, notamment, banjo, violon, violoncelle, piano quand ce ne sont pas des chœurs entêtants ("Parce que mon rire a la couleur du vent"). Sur les 15 perles qui composent ce bijou, tout n’est que "luxe, calme et volupté".

Vous avez écrit la plupart des paroles de cet album. Ceci dit, à son écoute, ce qui attise la curiosité, ce sont les extraits ou les adaptations du poète et artiste anglais du XVIIIe siècle William Blake.

Certains textes, comme "The Tyger", proviennent de souvenirs d’enfance. Ma grand-mère, anglaise et comédienne, me les récitait quand j’étais petite. Récemment, je suis retombée sur une vieille affiche de ce poème dans le grenier de mes parents et je l’ai apposé dans la chambre de ma fille. J’étais en train d’écrire mon nouvel album à ce moment et je me suis replongée dans William Blake, notamment dans ce vieux recueil, "Songs of Innocence and Experience" ("Les Chants de l’innocence et de l’expérience"). A la première lecture de certains textes, j’avais quasiment une mélodie qui me venait en tête comme si ces textes avaient été écrits pour être mis en musique. Pour "Tyger", j’ai extrait quelques phrases et j’en ai fait un hommage à la chanteuse Lhasa.

A l’écoute de “May the Beauty Make me Walk”, le morceau qui clôt l’album, on en est venu, justement, à penser à elle.

Lhasa est quelqu’un qui m’a beaucoup inspiré, j’ai dû garder, inconsciemment, des empreintes. Elle fait partie des gens pour lesquels j’ai un respect immense. Pour ce qu’elle dégageait, pour sa manière de vivre la scène, pour sa manière d’être infiniment libre dans ce qu’elle accomplissait. Elle fait partie de ces gens qui sont des exemples. On a tous, dans sa vie, des gens qui vous sont un peu des phares.

C’est vrai que dans "May the Beauty Make me Walk" qui est, en fait, une prière navajo - ma petite adaptation d’un texte d’Indiens d’Amérique du Nord -, il y a comme une sorte d’incantation que l’on peut retrouver chez Lhasa, dans sa manière de faire la musique.

Qui sont des textes oniriques, champêtres, bucoliques. On pourrait d’ailleurs penser que vous partagez le même univers que celui de Jean-Louis Murat, qui vit retiré dans le Massif Central.

Je n’aurais pas la prétention de faire cette comparaison, parce que c’est quelqu’un qui a fait beaucoup de choses dans sa vie. Je parle de sa musique mais aussi de son attachement, son rapport avec la région dans laquelle il vit. A côté de lui, je suis une bleue, je viens tout juste de m’installer en Ardèche. Lui a un rapport à sa terre très fort. De nouveau, voilà quelqu’un de libre dans ses propos, et dans sa manière de faire. J’aime cette liberté, cette insolence. Par les temps qui courent, elle est vitale. Qu’on soit d’accord ou pas avec lui - parce que parfois il va loin, il en devient presque de mauvaise foi, mais moi j’aime ça -, il jette des pavés dans la mare.

Vous, aussi, vivez de façon assez retirée en Ardèche. Est-ce un choix ?

Je suis quelqu’un qui à la fois adore le tumulte de la tournée, les rencontres qu’on y peut faire, et qui en même temps, peut, d’un seul coup, se révéler un peu un ours. J’ai alors besoin d’être seule ou avec mes très proches. Surtout pour écrire. Je ne sais pas écrire à Paris, par exemple, alors que j’adore cette ville. Evidemment, il peut y avoir des exceptions. Oui, j’ai choisi cette maison-là, au milieu des montagnes où les éléments sont très forts, je crois que c’est ce qui me touche. Ce rapport à la nature, ce sont des choses que mes parents m’ont transmises dans mon enfance.

Votre façon de jouer du piano est proche du classique.

Je ne suis ni une grande technicienne, ni une grande improvisatrice, j’ai plein de failles. Mais grâce à ma formation classique - qui est presque inconsciente maintenant -, j’ai acquis une certaine richesse. J’ai cela en moi mais quand j’écris, je veux le faire comme une enfant, avec instinct. Je dirais que ce qui vient du classique, c’est plus ce qui est rentré dans ma peau, en fait, depuis que j’ai 5 ans et qui ressort là. Cela ne provient pas d’une envie de réutiliser. En même temps, ce n’est pas complètement vrai. J’utilise les influences de la musique baroque, médiévale, des mélodies à la française.

Les mélodies, les composez-vous au piano, à la guitare ?

Depuis "Pays sauvage", mon deuxième album, je m’exerce à écarter le piano au moment de l’écriture parce que je m’étais rendu compte, à l’époque, que j’allais tourner en rond au niveau rythmique. J’ai toujours eu quelques systématismes dans mon écriture au piano. Je me suis forcée à enlever le piano pour que, rythmiquement, ma musique devienne plus riche, puis à le remettre pour m’obliger à l’utiliser différemment.

La batterie, c’est celle d’un ordinateur ?

Non, non, non ! Ma maison isolée dans les Cévennes me donne la chance, l’opportunité de faire du bruit (rires). Ce que j’aime, c’est l’acoustique, la peau, le souffle.

Comment finalisez-vous la mise en place de tous les instruments qui entrent dans la composition musicale de vos morceaux ? Vous faites cela à distance ?

Je n’écris jamais avec mon groupe. Je lui fais parvenir les chansons que j’ai enregistrées, avec des directions d’arrangements. Ensuite les musiciens me proposent des choses, avec leurs instruments, avec leur savoir-faire. L’orchestration se réalise comme cela. J’ai la chance de pouvoir faire mon disque avec les mêmes musiciens que ceux avec qui je tourne.

En tant que parfaite bilingue, comment appréhendez-vous l’écriture en français et celle en anglais ? Beaucoup d’artistes se réfugient dans l’anglais parce que c’est une langue plus directe.

Tout à fait, c’est vrai. Je pense qu’il n’est pas facile d’écrire en français, mais ce ne l’est pas non plus de faire une certaine musique en français. Dans notre génération, beaucoup ont envie de faire du rock. Et ce n’est pas évident d’être convaincant dans le registre du rock en français.

J’ai un avis forcément subjectif, qui ne prétend pas être autre chose. J’ai mes attaches de cœur dans les deux langues. Ma maman m’a parlé en français au début parce qu’elle avait peur de s’exclure de ce qu’on allait vivre, c’est après qu’elle s’est mise à me parler en anglais. Mon papa écrivait, c’était un amoureux de Léo Ferré, de Brassens, de Barbara, donc j’ai aussi grandi avec cela. Mais il était également passionné par la culture nord-américaine. Il est allé aux Etats-Unis, dans les années 60, pour écrire un livre sur la révolte noire. C’est d’ailleurs comme cela que mes parents se sont rencontrés. A la maison, on écoutait autant Dylan que Brassens, autant Nina Simone que Barbara. Pour moi, me priver de l’une serait me priver d’une moitié.

Au sein d’une même chanson, vous pouvez passer d’une langue à l’autre…

C’est ce que j’aime. Ces deux langues sont tellement mêlées en moi que j’ai envie que, dans ma voix et ma manière de les chanter, j’arrive de plus en plus à les tisser. Ce qui n’est pas évident, ce sont deux sonorités très différentes et la voix se timbre différemment d’une langue à l’autre.

"Mothers & Tygers", un CD Universal, sortie le 11/9. En concert le 9/11 au Théâtre 140

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