Emmanuelle Seigner, comme un garçon

Dominique Simonet Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals Entrevue

Parmi les petites-filles de l’immense acteur qu’était Louis Seigner, les rôles semblaient clairement répartis: Emmanuelle et Mathilde comédiennes, Marie-Amélie chanteuse. Jusqu’à ce que, en 2007, l’aînée brouille les cartes en publiant un album en anglais avec le duo français Ultra Orange. Rock "vintage", le disque donne à Emmanuelle Seigner une crédibilité suffisante pour poursuivre l’aventure.

Avec Keren Ann et Doriand au charbon, assurant écriture, composition, instruments et réalisation artistique, le deuxième opus devait paraître le 20 novembre dernier. Jusqu’à ce que les aléas de la vie privée se mettent en travers: le 26 septembre, Roman Polanski, mari d’Emmanuelle depuis le 30 août 1989, est arrêté à l’aéroport de Zurich, puis, après neuf semaines d’emprisonnement, assigné à résidence depuis le 4 décembre. Un répit pour la famille, dont les enfants, Morgane, 17 ans, et Elvis 10 ans, ont, en plus, subi le harcèlement des paparazzi.

Répit mis à profit par l’artiste pour enfin publier un album dont l’histoire est aussi "Dingue" que le titre. La chanteuse, elle, paraît très posée. Ses pomettes hautes soulignent un regard droit.

Comment Keren Ann et Doriand vous ont-ils concocté un album si personnel?

Ils ont d’abord pensé à moi pour interpréter la chanson "Dingue". Pour cet album, je voulais une rencontre très forte, comme la première avec Ultra Orange, et pas aller piocher une chanson par-ci par-là. Avec Keren Ann et Doriand, la rencontre a été très fusionnelle. Ils avaient du désir, ils m’ont donc captée de manière très intime. C’est pour ça qu’ils ont fait quelque chose qui me ressemble d’une certaine manière.

Que retenez-vous de la collaboration avec Ultra Orange?

Ça m’a tout apporté. C’est grâce à eux que je suis là aujourd’hui et, en cela, je leur en serai reconnaissante toute ma vie. J’adore l’album que nous avons fait ensemble, mais il s’appelle "Ultra Orange & Emmanuelle" et est le fruit d’une rencontre. L’avantage de ne pas être auteur-compositeur, parce qu’il y en a quand même, des avantages, c’est de pouvoir changer. J’avais envie d’un album en français, gai parce que je suis quelqu’un de profondément gai, et avec des chansons profondes aussi. Sans me comparer, je pensais à Nancy Sinatra. Elle a des chansons légères, comme "These boots are made for walking" ou "Jackson", et d’autres plus profondes, comme la reprise de "Bang Bang". Moi-même, je suis comme ça, joyeuse et nostalgique.

Avec Keren Ann, vous avec trouvé votre Lee Hazlewood... Qui est Frédéric Faye, le coach avec lequel collaborent des gens aussi différents que Michel Fugain et Philippe Jaroussky?

C’est la personne avec laquelle je travaille mon chant depuis que j’ai commencé à chanter. Au-delà du chant, il aide à se rencontrer soi-même.

Le tout est de trouver sa voix.

La voix est le fantôme de la personne. C’est merveilleux parce que, du coup, on n’a plus peur de s’exprimer. Et puis chaque jour, on progresse: déjà, maintenant, ma voix n’est plus comme sur le disque, elle a évolué. J’adore apprendre; quand on a fini d’apprendre, on devient vieux, on est mort.

D’habitude, vous ne voulez pas mêler vies privée et artistique, or Roman Polanski vous donne la réplique dans “Qui êtes-vous?”

Non, ce n’est pas ça. Mon mari m’a donné mon premier grand rôle, dans "Frantic", et l’idée était de lui rendre la pareille, avec mes petits moyens, en lui faisant faire sa première chanson. Vous voyez, ça part d’un beau sentiment. Par contre, dans ma vie publique, je suis une artiste et je n’ai pas du tout envie - même si, en ce moment, c’est très compliqué - d’être la femme de Polanski. Sur mon passeport, il est écrit "épouse Polanski", depuis vingt ans déjà. Je ne renie pas cela, mais j’aime bien, en tant qu’artiste, être Emmanuelle Seigner.

Les reparties de “Qui êtes-vous?” sont drôles...

C’est un peu absurde. Pour moi, c’est une chanson anti-macho. Bourrée, une fille s’est ramené un mec, et puis elle se réveille et se demande ce qu’est ce machin-là. Quand un homme fait ça, on trouve ça génial, et quand une femme le fait, elle passe pour une salope. Cette chanson dit que les femmes peuvent aussi agir comme cela sans nécessairement être des salopes. Les femmes peuvent aussi se comporter comme des hommes.

Vous dites d’ailleurs parfois que vous vous sentez comme un garçon...

C’est vrai, c’est bizarre, hein? Je me suis toujours sentie comme un garçon. Même si, dehors, je suis femme, je m’habille toujours comme un garçon. Et quand je m’identifie à des gens, c’est toujours à des hommes: j’aimerais être Mick Jagger, j’aimerais être Lou Reed, j’aimerais être Iggy Pop. J’adore les femmes, mais je peux les aimer comme un garçon aime les femmes.

Mannequin à quinze ans, vous ne vouliez sans doute pas n’être admirée que pour votre plastique.

Peut-être est-ce une forme de protection, mais même petite fille, avec ma sœur, on grimpait aux arbres, on jetait les poupées contre le mur. Nous n’étions pas très fémininines. A trois filles, on a dû partager l’amour du père, donc on s’est développées peut-être différemment. Même sur scène, je me sens comme un garçon, et mettre une robe à Cannes c’est galère. Il y a quelque chose de l’objet, chez la femme, qui me dérange. Et puis c’est plus marrant d’être un garçon.

Comment votre mari vit-il son assignation à résidence en Suisse alors que son film, “The Ghost Writer”, est en compétition à la Berlinale ce mois-ci?

Je ne peux pas parler à sa place, mais il se serait bien passé de tout ça. Moi je reste très optimiste, j’espère que cette histoire va s’arranger, le plus dur est derrière nous je crois.

De votre côté, vous n’avez pas eu d’autre choix que de postposer votre album.

Je n’aurais jamais sorti cet album tant que Roman était incarcéré, çela aurait été obscène, et si je l’ai fait maintenant, c’est parce qu’il me l’a demandé. Il a envie que ses enfants aillent à l’école, que moi je travaille, que la vie continue, sinon, ça lui met déjà une culpabilité horrible. Lui sort son film. En arrêtant tout activité professionnelle pendant neuf semaines, je me suis consacrée aux enfants. Ma fille va avoir son bac international au mois de mai... Les enfants, ça va, ils sont forts, ils ont été très courageux.

“La dernière pluie” en duo avec Iggy Pop, c’est une idée de Keren Ann...

Iggy, il est incroyable, très préparé, très concerné, charmant. Il a voulu comprendre chaque mot. Je ne peux même pas croire qu’il est sur mon album. J’adore les personnalités très fortes du rock. Dans le cinéma, il y a moins ça.

Vous appréciez certaines de ces fortes personnalités sans partager leur côté auto-destructeur.

Absolument. La drogue, l’alcool, la cigarette me dépriment complètement, j’aime trop la vie pour ça. Se droguer pour être intéressant, c’est un vieux concept. Je me drogue à la chanson, aux gens, au plaisir, à la vie. Quand on n’a rien bu ni pris, les sensations sont beaucoup plus vraies, et je suis à la recherche de cela : la vérité, les choses fortes. Boire ou se droguer est anesthésique. En soi, souffrir n’est pas si grave, c’est ça qui nous rend humain. C’est mieux de vivre la souffrance et de la mettre dans ce qu’on fait. L’anesthésier, je ne trouve pas ça courageux. Je ne suis pas non plus cliente des antidépresseurs, quelles que soient les difficultés de la vie.

D’où tenez-vous cette force de caractère?

De ma famille. Dans l’équilibre familial, j’ai reçu beaucoup d’amour, de mes sœurs, de mes parents. Mon enfance, je pense que ça vient de là.

Dominique Simonet

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