Eurydice au paradis

NICOLAS BLANMONT Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

En récital à la Monnaie, au Concours Reine Elisabeth, en concert avec l'Orchestre philharmonique de Liège (inoubliables `Nuits d'été´), sous la baguette de William Christie ou ailleurs, on l'avait jusqu'ici connue avec les cheveux longs soigneusement coiffés en arrière, discrètement maquillée, icône de petite fille sage perdue dans un monde sans pitié.

On retrouve aujourd'hui Sophie Karthäuser comme le papillon sorti de la chrysalide: chevelure raccourcie mais libérée, fines lunettes, T-shirt, se chauffant la voix, seule dans un des foyers de la Monnaie. La Monnaie, une salle qui lui a toujours donné sa chance depuis que, en janvier 1995, elle y chantait Despina dans le `Cosi fan tutte´ de l'Opéra Studio. Et quand on lui demande où elle aimerait être dans dix ans, elle répond spontanément: `J'espère être toujours ici, j'adore ce théâtre, les gens qui y travaillent sont tellement gentils, ceux qui viennent de l'étranger le disent aussi.´

CLARINETTE ET FLÛTE À BEC

L'histoire commence près de Malmedy, dans une famille où l'on pratique la musique en amateur. Papa Karthäuser - oui, ça rime avec `Tannhäuser´, mais ne lui demandez pas de chanter Elisabeth - est président de l'harmonie locale, alors ses trois filles joueront de la clarinette. Sophie a à peine cinq ans quand elle commence le solfège, plus par mimétisme familial - `Je suivais ma grande soeur´

- que par vocation véritable. Et comme elle est trop petite pour tenir une clarinette, on lui donnera d'abord une flûte à bec.

Suivra assez vite le piano à l'académie et, petit à petit, la voix: `Je crois que j'ai toujours eu le chant dans la tête, même si je ne l'ai commencé vraiment qu'à seize ans. Avant cela, je chantais dans la chorale du village.´ Harmonie, chorale, de quoi ouvrir les yeux sur des traditions musicales autres que classiques. Le premier opéra qu'elle vit fut `Les Noces de Figaro´ à Liège, mais ce ne fut pas un choc déterminant: `J'allais au fond du jardin et je chantais à tue-tête seule sur la balançoire.´ Mozart? Que nenni: `C'est quand Céline Dion avait gagné l'Eurovision!´ avoue-t-elle, mi-gênée, mi-provocatrice.

Décidée à se lancer à titre professionnel dans le chant, libérée de ses humanités classiques, Karthäuser quitte l'académie pour le conservatoire de Liège, où elle suivra les cours de Greta de Reyghere et Thierry Migliorini, deux enseignants qui l'ont marquée: `Mon professeur d'académie m'avait dit: `Tu as les capacités techniques, mais il y a une chose qui te manque, c'est que tu ne sais pas travailler´. Ça stimule...´ Aujourd'hui comme depuis cinq ans, elle continue à prendre des leçons à la Guildhall School of Music and Drama de Londres avec Noëlle Barker, une référence qui peut aussi la conseiller sur ce qu'elle peut ou ne peut accepter.

BERGÈRE ET CHOUETTE

A la Monnaie, on l'a vue dans `L'Enfant et les sortilèges´ (la bergère et la chouette), dans `Le Nozze di Figaro´ (Barberina) en attendant Eurydice demain (voir encadré) et, la saison prochaine, une des trois servantes dans `Le Nain´ de Zemlinsky. On se souvient qu'elle fut aussi une des solistes d'un concert de gala de la fondation Euphonia dont elle fut une des premières lauréates: un concert qui restera aussi dans l'histoire parce qu'il marqua les débuts de Kazushi Ono dans la maison.À Francfort - Bernd Loebe, le responsable sortant du planning artistique de la Monnaie, est le nouveau directeur de l'opéra local -, elle a incarné Papagena dans `La Flûte enchantée´, et elle sera Flora dans `Turn of the screw´ de Britten en novembre. Et si elle rêve de Nannetta, Susanna ou Pamina, l'opéra n'est toutefois pas, loin s'en faut, sa seule passion: `Je ne peux pas imaginer de ne faire que de l'opéra. J'adore le travail sur la poésie propre à la mélodie.´

MIEL DANS LA GORGE

Ici, ses goûts vont surtout à la mélodie française et au lied, rien d'étonnant au vu de ses origines: le français est sa langue maternelle, mais elle a aussi l'allemand dans l'oreille puisque, même sans le parler couramment, elle entendait souvent son père le parler à la maison. `La mélodie est pour moi comme une thérapie : quand je suis restée sans chanter en vacances, ou quand je me réveille le matin en me demandant ce qui va bien pouvoir sortir, je chante des mélodies de Mozart, c'est du miel dans la gorge. Ou bien Schubert, ou Strauss.´

Dans ce domaine, elle a déjà un partenaire privilégié en la personne du pianiste italien Eugène Asti: `Je l'ai rencontré à Londres, où il était d'abord mon professeur de répertoire. Un jour, alors que j'avais besoin en urgence d'un accompagnateur pour une épreuve, il a accepté de jouer les remplaçants de luxe. Depuis, nous adorons travailler ensemble: nous nous entendons très bien, sans avoir besoin de parler beaucoup. C'est aussi très rassurant d'avoir à ses côtés quelqu'un dont vous savez qu'il réagira comme il faut si, par exemple, vous ajoutez çà ou là une respiration. En outre, il ne se prend pas au sérieux, chose précieuse dans ce milieu.´

PAS LA FIN DU MONDE

Opéra, mélodie mais aussi oratorio: Karthäuser tient à conserver les trois volets de son activité aussi longtemps que possible. Exactement ce qu'on attend des candidats du Concours Reine Elisabeth, où elle se présenta en 2000 avec l'insuccès que l'on sait: recalée au seuil des demi-finales alors que beaucoup, à commencer par le signataire de ces lignes, la voyaient déjà parmi les douze finalistes.

Pas de traumatisme, pourtant: `J'ai pris sur moi. Je sais que j'étais très nerveuse en arrivant au premier tour devant tous ces grands chanteurs. Cela dit, cela m'a apporté beaucoup: j'ai appris sur moi-même, j'ai fait un gros travail de préparation qui a porté ses fruits, et on m'a proposé des concerts dès le lendemain de ma prestation. Et quand j'ai écouté ceux qui avaient été choisis, j'ai pris conscience de la subjectivité qui pouvait présider à de tels choix. Je ne vais pas dire que cela fait plaisir, mais ce n'est pas la fin du monde.´

© La Libre Belgique 2002

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