Musique / Festivals L’Ukrainien Yuriy Hadzetskyy et la Belge Charlotte Wajnberg ont-ils présumé de leurs forces ?

Dernière soirée de finale, la grande salle Henry Le Bœuf est pleine à craquer pour accueillir le baryton ukrainien Yuriy Hadzetskyy, 26 ans depuis jeudi (un des « jeunes » de cette session...), qui ouvre sa prestation par l’air du Comte, de Mozart (Nozze). Il l’avait déjà largement démontré aux deux premiers tours : doté d’une voix magnifique, corsée, souple, brillante, le chanteur dispose déjà d’une remarquable autorité, renforcée encore par un naturel et une décontraction confondants.

Dans ce premier morceau, il atteste aussi de sa capacité à habiter un rôle de façon personnelle, dans une sorte de calme évidence où il s’appuie prioritairement sur l’écriture musicale. Les mélodies de Don Quichotte à Dulcinée sont menées avec charme et passion, mais sans le second degré qu’elles impliquent, avant « Mein Sehnen, mein Wähnen » de Korngold tout d’intériorité et d’émotion. Mais après tout cela, pourquoi se lancer trop vite et trop fort dans l’air (déjà tant rabâché ) du Factotum de Rossini (Barbiere du Siviglia) ? Le baryton avait tout pour le réussir, mais peinant ici à maintenir la tension, la puissance et le tempo jusqu’au bout, il parvint juste à s’en sortir, mais avec le sourire, et salué par un tonnerre d’applaudissements.

Duo subtil avec le cor

Première de nos compatriotes à se présenter, la soprano Charlotte Wajnberg, 28 ans, semble apporter une délicieuse accalmie après l’orage déchaîné par son confrère ukrainien : dans l’air de Semele de Haendel, on apprécie la rondeur et la lumière de la voix, l’aisance des vocalises et la solidité technique (avec une réserve sur le suraigu, un peu dur). Autre climat, autre langue avec « Rheinlegendchen » de Mahler (donné au premier tour), ouvert dans une tessiture plus grave, où la chanteuse parvient sans effort à traverser l’orchestre et à faire passer le charme et la dimension poétique du lied. L’air de Giulietta de Bellini est encore un tout autre exercice, présentant des passages en duo serré avec le cor et puis avec la harpe, et des lignes ultra longues et soutenues, autant d’embûches que la jeune-femme déjouera calmement pour atteindre à la beauté et à l’émotion.

En revanche, le fameux air des « Mamelles de Tiresias » de Poulenc - que la jeune femme avait également donné au premier tour - lui posera quelques problèmes : si son français est excellent, Charlotte peinera à le faire valoir dans le contexte orchestral, les sauts d’intervalle sont heurtés, les aigus tendus, c’est plutôt l’abattage scénique que la maîtrise vocale qui vaudra à la jeune femme l’ovation d’une salle visiblement conquise.



Le baryton allemand, définitivement homme de lied, et la Franco-Belge, voix souveraine

Attendu par nombre de bookmakers, Samuel Hasselhorn arrive, fièrement vêtu d’un ensemble gris anthracite avec une longue veste de style autrichien à boutons, ouverte sur une chemise blanche à col cassé, une lavallière pourpre et un gilet de la même couleur. L’Allemand est sur une autre planète, comme en témoigne aussi son programme. Lui qui, en demi-finale, n’avait chanté que des mélodies en allemand commence ici par deux lieder du Des Knaben Wunderhorn tous deux caractérisés par une très belle diction, un sens du mot et du récit et un parfait contrôle du souffle.

Avant de se risquer à son seul air d’opéra (qui sera aussi le seul à n’être pas chanté dans sa langue maternelle), le baryton allemand propos encore « Es ist genug », un très bel air de l’oratorio « Elias » de Felix Mendelssohn donné avec une poignante intensité. De façon inattendue – mais manifestement concertée avec le candidat – Alain Altinoglu enchaîne directement Verdi sans la moindre interruption et on passe à la Cour d’Espagne : Hasselhorn est Rodrigue, l’ami de Don Carlos, et sa mort est intense même si le candidat n’arrive pas à cacher ses limites en langues étrangères (il aura sans doute été le seul à ne rien chanter en italien, et son articulation du français est moins emblématique) et les limites de sa voix- il n’a pas vraiment le grave d’un baryton Verdi.

Le président du jury invite alors la salle à réserver une ovation – elle sera chaleureuse et debout – à l’Orchestre Symphonique de la Monnaie et à son chef Alain Altinoglu, qui n’ont effectivement pas démérité tout au long de ces trois soirées de finale, avant qu’entre Marianne Croux dans une élégante noire et bleu nuit. Elle ouvre sa prestation avec « Zeffiretti lusinghieri », un extrait de « Cosi fan tutte » de Mozart : la voix est ronde, le timbre fruité et les phrasés soyeux, mais l’intonation est parfois un peu imprécise.

Dans la mélodie « Die Nachtigall », un des « frühe Lieder » d’Alban Berg, la Franco-Belge séduit par la puissance de sa voix et la beauté de son timbre, et on ne lui fait pas grief d’une gestuelle un peu affectée. Vient alors un superbe « Quando m'en vo », air de Musette dans « La Bohème » de Puccini et, pour terminer en apothéose la scène « No word from Tom » tirée du « Rake's Progress » de

Stravinsky : nuances, intonation, projection, homogénéité des registres, caractérisation juste de chaque partie de la scène, Croux frôle ici la perfection.