Franglofolies et perte d'identité

Nicolas Capart Publié le - Mis à jour le

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Musique / Festivals

Dans l'univers impitoyable des programmations estivales, l'on sait depuis belle lurette que c'est au niveau du porte-monnaie que le bât blesse. Certes, les caisses des méga-festivals se remplissent toujours à foison et les guichets fermés sont légion, mais la concurrence croissante a malgré tout eu des conséquences. Dans la course au public, alors que le nombre de manifestations du genre n'a de cesse de grimper chez nous, les organisateurs de grands messes populaires comme le Pukkelpop ou les Francos doivent faire montre de véritables talents d'équilibristes et jongler entre offre de groupes, demandes des festivaliers et réalités pécuniaires.

Nombre d'entre-eux changent leur fusil d'épaule, s'éloignant peu à peu du créneau initial de leur festival, pour rabattre davantage à coup de pointures rutilantes, quelqu'en soit le genre. Rock Werchter a, dans les faits, abandonné son préfixe depuis plusieurs années déjà, préférant aujourd'hui viser uniquement le haut du panier (en termes de popularité pas de qualité) et convier autant d'artistes r'n'b, électro ou "pop MTV" que de rockeurs à barbes ou à guitares. Avec un tel nom, Werchter Boutique affiche au moins d'entrée ses ambitions: rentabiliser les installations du Festival Park sans thématique précise. Enfin, le TW Classics, initialement dévolu aux artistes confirmés tels que les Stones, Joe Cocker, Phil Collins, Elton John, The Police, Iggy Pop ou Roxy Music (tous programmés depuis l'édition première en 2002, NdlR.), n'a plus de "classique" que le nom. Et voit aujourd'hui de jeunes gens comme Amy Macdonald, Selah Sue, Mika, James Blunt, Kaiser Chiefs ou même les Black Eyed Peas fouler sa grande scène.

Dans le même ordre d'idée, un festival comme Couleur Café a dû lui aussi s'adapter aux réalités du marché. Traditionnellement consacrée aux musiques du monde et aux rythmiques dites noires (soul, funk et par extension reggae et hip hop), Tour&Taxis invitent désormais en ses murs des artistes électroniques (Cassius en 2007) ou de chanson française (tels que Brigitte cet été, Bénabar en 2009 ou Olivia Ruiz en 2010). S'éloignant un peu de sa ligne de conduite à chaque édition.

Enfin, la question se mêle au nœud linguistique se pose en ce qui concerne les Francofolies de Spa. Tout comme elle se pose d'ailleurs du côté de La Rochelle. Qu'on soit face aux podiums spadois ou devant l'estrade dressée en Charente-Maritime, les artistes qui défilent n'ont plus de français que le passeport. Des ressortissants de l'Hexagone certes, qui s'expriment néanmoins musicalement dans la langue de Shakespeare. Un bref coup d'œil au menu du cru 2012 suffit à s'en convaincre. Shaka Ponk (FR), The Experimental Tropic Blues Band (BE), Skip the Use (FR), Hugh Laurie alias Dr.House (GB) (notre photo), Charlie Winston (GB), Selah Sue (BE), Pony Pony Run Run (FR), Arid (BE), Great Mountain Fire (BE), Hollywood Porn Stars (BE), An Pierle (BE), Joshua (BE), Dan San (BE) chantent tous l'anglais. Et la liste continue... Ajoutez à cela les dj's et formations électroniques – comme Aeroplane, The Subs, Les Petits Pilous, Soldout, Mumbai Science, Quentin Mosimann, Yuksek ou les Klaxons – qui, eux, ne s'expriment pas ou peu vocalement, et il ne vous reste que les rappeurs et quelques véritables chantres francophones ci et là.

En France et en Belgique, l'époque de la virulence francophile semble donc révolue côté programmation. Qu'importe les raisons. On laisse ça aux Québécois maintenant. Là-bas, les Francofolies demeurent hostiles à l'anglais. On y applaudit ici de grands noms de la chanson des deux rives de l’océan, de Diane Tell à Pierre Lapointe, en passant par Hugues Aufray, Robert Charlebois, Catherine Major ou Bénabar. "Nous faisons ici figure de village gaulois au milieu d’un monde anglophone", commentait récemment Laurent Saulnier, responsable de la programmation à Montréal. "Le français est pour nous une langue de résistance et les artistes d’ici ne songent pas à exprimer ce qu’ils ressentent autrement. En les programmant, nous ne livrons pas un combat, mais nous montrons l’exemple…". Un discours exemplaire, mais plus facile à tenir lorsqu'on brasse quasiment un million de visiteurs en huit jours de notes.

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