Musique / Festivals Superbe 33e édition du festival, ouvert à toutes les cultures, à tous les chants.

Qu’est-ce qui fait la réussite d’un festival ? La convergence de nombreux éléments, que ce soit l’accueil, l’ambiance, la programmation. A la 33e édition, le Gaume Jazz n’a plus rien à démontrer, et pourtant il se renouvelle sans cesse. Samedi, il a fait un temps de chien toute la journée, un crachin digne de l’Interceltique de Lorient. Eh bien, c’était l’Intergaumais de Rossignol. Non soluble dans l’eau, le festival a fait le plein, dans une ambiance contre mauvaise fortune bon Orval, ou bonne Rulles, selon les goûts.

Que l’assistance réponde présente malgré les éléments contraires montre une chose : le Gaume Jazz est un festival de découvertes, et le public a faim de cela, raison pour laquelle il lui est fidèle, quoi qu’il arrive. Découverte, que le pianiste fribourgeois Florian Favre en trio. Il peut se plaindre avec humour d’un fa discordant, conséquence de la moiteur régnant sous le chapiteau. Mais ses accords garnériens, solaires, font un bien fou sous le ciel plombé.

Présente l’an dernier, la pétillante chanteuse Veronika Harcsa est une redécouverte. Ce qui a fait un tabac dans la petite salle de 160 place ne va-t-il pas se diluer sous un vaste chapiteau ? Absolument pas. En duo avec le guitariste Balint Gyemant, très rythmique, elle scatte le plus improbable des charabias avec un charme fou. Après le milanais, le rossignol budapestois. Sa tenue de note exceptionnelle laisse le public sans voix, et "Come Together", le classique des Beatles, prétexte à improvisation hallucinante malgré les cloches qui sonnent à l’église du village.

Présence

Les très grandes chanteuses se reconnaissent à leur présence, même sur un filet de voix. Telle était Veronika Harcsa, telle est Jodie Devos. La très réputée chanteuse lyrique chestrolaise - locale de l’étape - est une découverte dans un nouveau répertoire de standards.

"Les feuilles mortes se ramassent à la pelle, Les souvenirs et les regrets aussi, Et le vent du nord les emporte, Dans la nuit froide de l’oubli."

Vraie grande voix dramaturgique, Jodie Devos vous arracherait les larmes des yeux avec le classique de Prévert et Cosma. Son vibrato rappelle les grandes chanteuses des années 1920. Ses Parapluies de Cherbourg - elle Deneuve-Danielle Licari/Steve Houben-José Bartel - sont une ode à Michel Legrand, et donnent furieusement envie de l’entendre dans du Nougaro par exemple.

Au Gaume Jazz, les échoppes forment un cercle, comme les chariots de la conquête de l’Ouest, sauf qu’il n’y a pas d’Indiens qui tournent autour, mais de grands tipis à l’intérieur de la circonférence. Et parfois des Indiens fanfarons comme Animus Anima sur la scène extérieure.

Décentralisation

Dimanche midi, basilique d’Avioth, à quelques encablures de Rossignol. Gaume Jazz off. Le quatuor de saxophones Machaut reprend, pour mieux la détourner, l’œuvre de Guillaume de Machaut. Avioth et Machaut sont contemporains : XIVe siècle. Les quatre Orléanais revisitent sa Messe de Notre-Dame, dans une basilique dédiée elle aussi à Notre-Dame. Ils habitent l’espace et les âmes. Leurs cris stridents se mêlant à des mélopées polyphoniques fascinantes laissent affleurer les sourdes angoisses contemporaines. Plus qu’une découverte, une révélation.


Christian Deblanc ou l’exigence de l’acte de prise de vue

Photographe professionnel, Christian Deblanc couvre les festivals de jazz depuis de nombreuses années, et ces photos sont régulièrement présentes dans ces colonnes (voir ci-dessus). Raison pour laquelle le Gaume Jazz Festival lui consacre plusieurs expositions, dont l’une à Rossignol même, l’autre à la Maison du Tourisme de Gaume, à Virton.

Certes, le jazz est un terrain de prédilection pour le photographe, car riche en émotion. Mais dans ses expos, Christian Deblanc montre aussi un travail paysager très personnel, en noir et blanc, format 40x50 : les photos de la série "Collines, reliefs, éminences", ont été prises en Haute Ardenne entre 2014 et 2016.

© Christian Deblanc

"Je me focalise sur les aspects géomorphologiques, explique Christian Deblanc. C’est la suite de ma recherche qui consiste à explorer les conséquences de la modernité sur l’univers rural." Chemins, routes, tranchées déboisées, plantations surprenantes, les paysages dévoilent des caractères qui, souvent, échappent à l’œil distrait et, de ce fait, dégagent une vibrante poésie. "Certains ont été modifiés comme des interventions en land art, de manière inconsciente bien sûr."

Toutes ces photos sont des tirages argentiques de pellicule qui l’est tout autant, avec un appareil exceptionnel mais qui peut passer pour rudimentaire : "avec le Hasselblad, la mise au point est manuelle. Il n’y a pas de cellule, il faut travailler avec un posemètre manuel. Mais c’est le premier appareil qui a été sur la lune."

© Christian Deblanc

Christian Deblanc cite le photo-reporter Bernard Plossu, dont toute l’œuvre est faite avec un rustique Nikkormat et un objectif de 50 mm : "C’est bien la preuve que l’appareil est totalement secondaire, seul le regard compte." Pour lui, la photographie argentique, avec ses rouleaux de 12 à 36 vues, "exige une discipline énorme dans l’acte de prise de vue. Par conséquent, l’image obtenue a un caractère beaucoup plus immanent et précieux que l’image numérique produite en quantité industrielle".

Christian Deblanc songe à acheter une chambre technique pour sa série Collines, pour travailler image par image. En tablant sur la durée plus que sur l’immédiateté, "on en arrive à faire des images subversives".

© Christian Deblanc