Musique / Festivals Au Gent Jazz Festival, le saxophoniste américain s’impose comme un représentant fulgurant du jazz moderne.

Bien que très qualitatif - il ne fallait pas rater David Byrne en ouverture, le Gent Jazz Festival est de moins en moins jazz. Mais quand il est jazz… il est jazz ! L’affiche de jeudi soir était un modèle du genre : le très classique Brad Mehldau en trio, le post-bop du saxophoniste Chico Freeman en quintette et, "kers op de taart", la fusion de John Medeski, John Scofield et Jack DeJohnette. Un panaché d’une cinquantaine d’années de jazz moderne, avec ses plus éminents représentants.

Mehldau dans la formule trio de base, avec des compagnons de longue date comme Larry Grenadier, contrebasse, et Jeff Ballard, batterie, c’est a priori ce qu’il y a de mieux dans le genre. Le pianiste est la grande révélation post-jarrettienne, lui aussi tombé dans le baroque quand il était petit. L’album "After Bach" (2018) n’est pas arrivé là par hasard.

La baguette à l’envers

Classique aussi, son trio est l’un des plus soudés. Il favorise l’expression collective, même si l’énergie se déplace, tantôt vers la batterie, tantôt vers la contrebasse. Crescendo, diminuendo… in blue. Pour mieux résonner, Ballard tient sa baguette gauche à l’envers, l’extrémité la plus grosse claquant rond sur les peaux, tandis que la baguette droite fait briller les cymbales.

Mehldau, c’est le piano bien tempéré. Dans une valse délicieusement décousue, le mouvement ronge son frein, tourbillon refréné. Pour convaincre totalement, le pianiste américain, dont le T-shirt dévoile des biceps tatoués, manque juste d’un peu d’éclat, d’un grain de folie.

L’éclat, ce n’est pas ce qui manque à Chico Freeman, saxophoniste ténor issu, comme Joshua Redman, d’une grande lignée. Avec lui, on se retrouve de plain-pied dans le post-bop, ou be-bop ayant suivi les circonvolutions du jazz moderne, jusqu’à l’avant-garde free. Son + Tet est en fait un quintette avec rythmique classique piano-basse-batterie, complétée d’un vibraphone.

Le premier à se faire remarquer, dans ce quintette, est le pianiste Anthony Wonsey, Chicagoan comme Freeman. Sans esbroufe, sur quelques accords un peu biscornus, c’est l’ange du blues qui passe… Exploitant au mieux la technique du souffle continu, Chico Freeman creuse l’âme du saxophone, des profondeurs de laquelle surgissent des sons cuivrés et ancestraux. Il y a quelque chose d’essentiel dans cette musique, sans grand discours, mais ancrée dans le blues.

Pourquoi pense-t-on à Louis Armstrong face à ce + Tet ? Rien à voir, et pourtant… Et ça chauffe, ça groove, et le lait finit par déborder de la marmite. Et on tape dans les mains, et le batteur Rudy Royston casse la baraque sans crier gare. Chico Freeman et son +Tet terminent leur exceptionnelle prestation gantoise sur un thème de McCoy Tyner, dont il rend très bien l’intensité circulaire, la fascinante densité. Le lien est ainsi fait avec John Coltrane période bleue, dont Tyner fut le pianiste attitré. D’Armstrong à Trane, Freeman le bien nommé…

Supergroupe de chez supergroupe

Sur papier, la soirée se termine avec un supergroupe de chez supergroupe : John Medeski aux claviers (de Medeski Martin&Wood, déjà vu à Gand comme…), John Scofield à la guitare, Jack DeJohnette à la batterie et au chant et, en remplacement de Larry Grenadier, occupé par ailleurs avec Brad Mehldau, Scott Colley à la basse. Sous le nom d’Hudson, ces quatre-là ont décidé de s’amuser en détournant des classiques pop de Bob Dylan, Joni Mitchell, Jimi Hendrix et du Band, pour les conduire sur des rives fusionnelles.

Certes ils se démènent, à l’instar de Medeski, la main droite sur son Hammond B3, la gauche sur le Fender Rhodes Stage Piano électrique. Tous y vont, sous la férule de Jack DeJohnette, batteur essentiel du jazz moderne au côté de Tony Williams et Elvin Jones. Pourtant, le quatuor peine à se mettre en place. Le Scof, que la barbichette rallongée ne rajeunit pas, devrait pourtant s’épanouir sur un thème comme "Castle Made of Sand", de son maître à jouer Jimi Hendrix. Eh bien non, pas plus que sur "A Hard Rain’s A-Gonna Fall", standard dylanesque.

Au mieux brouillon, au pire cafouilleux, Hudson ne séduit pas. Sur ce premier concert de tournée européenne, il s’en tire avec le bénéfice du doute.

Le Gent Jazz continue avec Vijay Iyer et Pharoah Sanders (samedi 7), Selah Sue et The Roots (dimanche 8)