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Cette fois, c'est sûr, et la nouvelle est d'ailleurs largement diffusée : après quelques reports et plus de quatre ans après "From Here to There", le second album de Girls in Hawaii, "Plan Your Escape", paraît ce 13 février. On connaît les raisons de ce long délai (cf. LLB 13/7/2007) : épuisement après une tournée interminable, pression et doutes dans le chef des deux leaders de ce groupe issu de Braine-l'Alleud (et Eupen)... Revers d'un démarrage et d'une ascension que l'on peut qualifier de fulgurants pour un groupe de pop belge : 60000 albums écoulés et des concerts prestés jusqu'aux Etats-Unis.

Les "Girls" ont effectué leur retour sur scène dès 2007, quelques nouveaux titres à la clef. A Dour d'abord ("un faux départ" aux yeux du groupe, déçu par sa prestation), puis au Bucolique Festival où il a repris "confiance en ses morceaux", et à la Cigale à Paris, "un des plus beaux concerts de notre vie", confient Antoine Wielemans et Lionel Van Cauwenberge, les fondateurs de Girls in Hawaii. "Cette fois, on a pris le temps d'installer les choses. Pour le premier album, on courait après, il y avait toujours des événements, trop gros, qui arrivaient trop vite. Là, on se sent prêts, sereins." Le projet aura quand même eu sa part d'incertitude jusqu'au dernier instant : juste avant le pressage du CD, le groupe a supprimé de "Plan Your Escape" deux titres qui lui semblaient "déséquilibrer le propos".

D'or et de feu

Mais le voici, cet album, réalisé par Jean Lamoot (Noir Désir, Dominique A...). Il est tissé d'une pop toujours - quoiqu'un poil moins - cotonneuse et fluide, portée par les voix feutrées typiques de Girls in Hawaii, assez proche de "From Here to There" sur un titre tel "Shades of Time". Mais au total plus énergique, lumineuse, multi-instrumentale. On retient ces pièces envoûtantes où se superposent les couches instrumentales ("Fields of Gold") et ces morceaux-surprises qui changent d'ambiance en cours de route (le single "This Farm Will End Up in Fire" et l'excellent "Birthday Call"). A leurs côtés, "Sun of the Sons" paraît une ritournelle un peu facile, alors que l'instrumental rock "Road to Luna" est une petite bombe de scène en puissance. Le tout s'achève sur le rêveur "Plan Your Escape", tintement de cloches et crépitement de feu à l'appui.

C'est, entre autres lieux d'enregistrement, vers une maison de Pussemange, village de l'Ardenne namuroise, que le groupe a orchestré sa "fuite" cet été. "Dans ces maisons, il n'y a pas de réseau de téléphone, pas d'Internet, pas de télé. On est proches de la nature, au calme absolu, hyper concentrés sur l'album pendant trois semaines, raconte Antoine. De toute façon, on n'est pas fans de Bruxelles, on y vit parce que c'est pratique." "Dans ces baraques isolées, on est "prisonniers" du groupe. Chez nous, beaucoup de choses se développent comme ça, dans des moments de détente, de discussion, autour d'un feu, en buvant un verre, en écoutant de la musique. Daniel, le bassiste, avait apporté ses vinyles. On a pas mal écouté Boards of Canada par exemple", prolonge Lionel. En faisant quelques trouvailles dans la caisse de vinyles de Daniel Offerman (le bassiste du groupe). Boards of Canada (duo écossais de musique électro s'inspirant du son des années 70 et 80), par exemple. "C'est marrant, Daniel a amené une bribe d'arrangement, dans "Colors", qui rappelle un peu leur son. Qui apporte un seconde souffle dans le morceau, une espèce d'onde minimaliste" ...

Mosaïque

Pour autant, les Girls ne pensent pas qu'un album ait pu influencer largement leur propre opus en gestation - la plupart des titres étant écrits avant le séjour ardennais. "Le seul truc, c'est le double album blanc des Beatles, qu'on a découvert il y a deux ans", explique le duo fondateur, qui a été impressionné par "cette démarche qui tue : un album qui part dans tous les sens, avec trente chansons quasi toutes différentes, hypercréatif, ludique. Ça nous a donné confiance dans ce qu'on faisait. On avait été comparé, dans Libé , à ce double blanc - on trouvait ça énorme, on ne comprenait pas. Maintenant, on voit que ce journaliste avait raison sur cet aspect : plusieurs personnes qui écrivent, plusieurs styles qui s'accumulent sur un album, un côté "mosaïque". On était déjà dans ce mode de travail pour le premier album; on l'a développé, assumé davantage sur le deuxième."

L'éclectique "Plan Your Escape" inclut des instruments tels le tambourin, le marxophone, des orgues, la guimbarde même, avec un petit penchant "psyché". Des contours que "Jean Lamoot a eu l'intelligence de mettre en avant : nous, on aurait eu tendance à les planquer dans les mix." "C'est un truc nouveau chez nous, on ne sait pas d'où ça vient, réagit Antoine. Ce qu'on voulait créer, ce sont des ambiances mystérieuses : même sur une chanson de base très pop, appliquer des univers qui ne lui correspondent pas au départ et la téléscopent ailleurs, où elle devient plus floue." Brouiller les pistes, cela passe aussi par quelques thématiques "bizarres, très quotidiennes parfois" telle cette chanson "Couples on TV", composée et interprétée par Daniel. (Un électron déjanté et compositeur "prolifique" selon ses collègues, et "à l'opposé de nous : il peut composer une chanson en deux heures, en mangeant une pizza et en regardant la télé !" observent Antoine et Lionel). Bizarre aussi, ce titre "This Farm Will End Up in Fire" : "On aime le côté phrase maléfique. La chanson parle d'un mal qui va envahir les gens, obscur, abstrait, et qui finalement ne vient jamais. Une situation floue, de tension et d'angoisse", raconte Lionel. Traduction imagée de la sensation de désarroi et de doute vécue dans l'entre-deux albums. Antoine acquiesce sans hésiter. "Il y a des thèmes assez sombres, sur cet album, qui viennent clairement du fait qu'il y avait une perte de sensation de magie, de naïveté et de plaisir simple à faire de la musique, c'était une période de doute. C'est ça qui est cool avec la musique : tu traduis cela à travers elle sans même le savoir".

Habité

Il est possible que l'ombre de Pussemange - les Girls n'y ont quasi-pas croisé âme qui vive - plane sur l'ambiance énigmatique de l'album. Ce sont les cloches de son église, en tout cas, qui résonnent dans l'échappée finale (une anecdote que raconte le groupe dans notre interview audio). Quand ce n'est pas une pendule, la pluie et d'autres sons captés in situ sur différents lieux de travail. Toujours ce "besoin d'intégrer le lieu dans le disque" . Avec l' instrumental "5.20.22", le groupe a tenu à rendre compte de "l'ambiance sonore typique, assez froide, de notre local bruxellois" tout en retenant ce qui était, en fait, une intro improvisée dans un coin de studio. L'étrange maison "Plan Your Escape" grouille de vie, de souvenirs, d'anecdotes.

Quant à eux-mêmes, ses occupants (six musiciens, et Olivier Cornil pour les visuels), âgés de 26 à 30 ans, restent d'un tempérament modeste, nature, discret. Peu enclins à se prêter au jeu d'une séance photo de mode pour un magazine... "Pour certains groupes, c'est sans doute une partie de plaisir ou de rigolade; pour nous, ce serait une épreuve ! justifie Antoine. Cela ne correspond pas à notre personnalité, plus effacée. En live, on joue quasi à contre-jour, avec pas mal de projections, en plus. On n'apparaît pas non plus dans nos clips..."

Côté scène, le groupe lance les festivités vendredi en Belgique, avant d'entamer une tournée européenne qui sillonnera la France (dix-sept dates dont l'Olympia) et s'étendra du Danemark à l'Espagne, repassant chez nous au printemps. "D'autres dates seront annoncées en Wallonie, en automne notamment", précisent les Girls, qui comptent encore privilégier une petite structure du genre Bucolique. Mais patience, "on ne veut pas lancer ça dans l'urgence". Le groupe ne veut plus courir après les choses, les voir lui échapper. Tout en se jurant de ne pas laisser filer cinq ans avant le prochain opus.

Girls in Hawaii "Plan Your Escape", 62 TV Records/Bang ! Le 15/2 au Trix à Anvers, 16/2 au Cirque royal (complet), 11/4 au MuziekODroom (Hasselt), 12/4 au Depot (Louvain), 3/5 au Pac rock (Pont-à-Celles), 15/5 à la Rotonde (Nuits Botanique), 30/5 à l'AB.