Musique / Festivals

En dix ans, Goûte Mes Disques s'est taillé une réputation de média intègre, sérieux et pointu, doté d'une liberté de ton qui fait parfois défaut ailleurs et d'une solide communauté de lecteurs. Rencontre avec le rédac' chef de ce webzine à l'ancienne totalement dévoué à la musique, à quelques heures des trois "concerts-anniversaire" organisés en son honneur.

"Je reçois encore des offres de prestations tarifées et des demandes de stage" s'étonne Jean-François "Jeff" Lemaire au téléphone. "On fait tellement partie du paysage médiatique culturel, aujourd'hui, que beaucoup de gens ne sont même pas au courant qu'on écrit tous bénévolement". Linguiste dans "la vraie vie" (lisez "celle qui le rémunère"), le truculent rédacteur en chef de "Goûte Mes Disques" est à la tête d'une petite armée de fanatiques de musique.

Des "amateurs professionnels" comme il les appelle, qui passent leurs soirées, leurs week-ends et leurs pauses de midi à rédiger des chroniques musicales dans tous les genres possibles et imaginables. "On a des mecs qui bossent dans la finance, les assurances, … Un seul de nos chroniqueurs a des liens avec l'industrie musicale" poursuit notre interlocuteur, dont l'argument de vente est clair : on écrit ce qu'on veut, quand on veut, sur les groupes que l'on veut.

Métal le lundi, Louane le mercredi

Tout, dans la philosophie du webzine franco-belge, est conçu en opposition aux médias traditionnels. "On fonctionne exactement à l'inverse d'un site web de média classique" insiste Jeff Lemaire. "Pas de pression d'un label, d'un partenaire ou d'un directeur de rédaction. Pas de besoin d'adaptation à un public spécifique, on ne regarde même pas vraiment les statistiques. Ce qui veut dire qu'on n'écrit pas nos articles en fonction de ce que les gens ont envie de lire, mais de ce qu'on a envie de dire."

© D.R.

S'ils ont tendance à exagérer la déférence des médias traditionnels envers les labels, et à réduire à outrance leurs confrères rémunérés à une bande de gratte-papier dénués de sens critique, vendus au grand capital et dopés à la pensée dominante, il faut reconnaître que cette liberté farouchement revendiquée ouvre un océan de possibilités, et fournit régulièrement des papiers sur des formations musicales qu'on ne retrouve pas, ou moins, ailleurs. 

"On peut parler de métal le lundi, de hip-hop le mardi, et de Louane le mercredi si un rédacteur me propose à chaque fois un papier bien construit, pointu et argumenté" ajoute Jeff Lemaire. "Peu importe la notoriété de l'artiste concerné. Regardez le dernier papier qu'on a publié sur Caballero&JeanJass. On aime bien ces types, mais ça ne nous a pas empêchés de dire tout le mal qu'on pense d'eux, car c'était bien amené et justifié."


L'approche des webzines comme Goûte Mes Disques pose une question essentielle, en pleine transition numérique : jusqu'où faut-il suivre son lectorat ? À l'heure où tout est enregistré, mesuré et analysé, on sait exactement ce qu'une bonne partie du public veut ou ne veut pas lire. Il faut évidemment répondre à ces attentes, sans toutefois oublier d'aller titiller la curiosité des lecteurs, de plus en plus habitués à se voir proposer uniquement que ce qui correspond à leurs goûts sur les réseaux sociaux.

La "presse traditionnelle" - qui n'est évidemment pas un ensemble uniforme - le fait plus ou moins selon les cas et les formats. En ne ciblant aucun lectorat précis, Goûte Mes Disques va logiquement deux crans plus loin. Mais cette liberté peut également faire office de faiblesse, de l'aveu même des principaux intéressés. "Les gens savent qu'ils vont trouver un ton, des news un peu plus piquantes chez nous" analyse Jeff Lemaire "Mais comme on fait un peu de tout, on prend le risque de parler à tout le monde et personne."

Un Pitchfork à la française

Avec ses 18.000 fans belgo-français sur Facebook et tous les lecteurs qui se rendent directement sur le site, "GMD" fédère un public d'habitués et semble répondre à une demande précise. De quoi passer à la vitesse supérieure ? Pas forcément, car l'engagement théorique des lecteurs est parfois relatif dans les faits.

"Tous les amateurs de musique "indé" rêvent par exemple depuis longtemps de créer un Pitchfork francophone (Site web américain de référence dans la couverture musicale "indépendante", qui rémunère désormais ses collaborateurs, NdlA)" explique Jeff Lemaire. "C'est faisable, les plumes sont là, les idées aussi, mais ça fait dix ans qu'on en parle et ça n'existe toujours pas. Pourquoi ? Parce qu'on manque de gens qui veulent réellement investir dans les médias. On a bien vu qu'il y avait eu de belles initiatives en presse belge francophone, dans les magazines notamment. Quand elles se cassent la gueule, tout le monde pleure, mais quelle part de ces lecteurs achetait ces magazines de leur vivant."

Faute d'investissements, subsides et autres, "Goûte Mes Disques" repose donc exclusivement - et volontairement - sur le bon vouloir de ses contributeurs actuels et à venir. "Une ASBL c'est toujours un truc de passionnés, que ce soit un club de belote, un club de foot ou un webzine" conclut poétiquement le rédac' chef. " Notre viabilité ne sera déterminée que par le temps et la motivation que les rédacteurs du webzine auront à lui donner. Quand il n'y en aura plus, le site mourra de sa belle mort. On va continuer à faire ce qu'on aime, et j'espère qu'on gardera suffisamment de recul pour pouvoir se dire à un moment "les mecs, on écrit que de la merde, soit quelqu'un nous remplace, soit on arrête."


Trois soirées de concerts anniversaire sont organisées ces vendredi 7, samedi 8 et jeudi 13 décembre :

- Vendredi 7/12 à l'Atelier 210 : The Field, Fantastic Twins et Laake

- Samedi 8/12 à l'Atelier 210 : La secte du futur, France et Bracco

- Jeudi 13/12 au Beursschouwburg : Prince Waly, Venlo et Keeni


© D.R.