Grizzly, la musique victorieuse

Entretien, Pascal De Gendt Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

Commençons par le plus important : "Shields" est un petit chef d’œuvre. Et après le succès de "Veckatimest", l’album précédent, cela fait presque figure de surprise. Tout d’abord parce qu’on sait à quel point un concert de louanges, tel celui qui avait salué la parution de l’album en 2009, peut être mortel pour un groupe. Ensuite parce que Grizzly Bear correspond finalement très peu aux canons de l’époque : médiatiquement discrets, pas vraiment charismatiques et jouant une musique qu’on ne qualifiera pas de "sexy". C’est pourtant elle, et elle seule, qui fait la différence. "Shields" ce sont dix morceaux différents voguant, d’un point de vue émotionnel, entre tourments intérieurs, contemplation, nervosité et empathie. Et s’il faut deux, trois écoutes pour les adopter définitivement, on ne sait pas trop si ce sont les arrangements sophistiqués qui sonnent naturels, la production méticuleuse mais chaleureuse ou l’ambiance automnale de l’album qui nous ont fait complètement craquer. Sans doute l’ensemble des trois. Avec leur quatrième album, les New-Yorkais confortent donc leur place de groupe contemporain à absolument découvrir si ce n’est déjà fait. Et cela ne les émeut pas plus que cela.

Votre album a été transmis à la presse sous le nom de “Toddies” pour brouiller les pistes des pirates du web. C’est un signe que vous êtes devenus une top priorité pour Warp, votre maison de disques ?

Chris Taylor (bassiste et producteur) : Pour nous, ça ne va pas aussi loin. C’était juste une manière d’essayer que notre album ne se retrouve pas en téléchargement avant sa sortie (c’est raté d’ailleurs, NdlR). On se méfiait parce que "Veckatimest" s’était retrouvé sur le web à peine cinq jours après avoir été mastérisé. Ce qui est toujours frustrant quand tu passes plusieurs mois à travailler sur les morceaux.

Daniel Rossen (chanteur/guitariste/claviériste) : Cela nous a tout de même permis de chercher des faux titres de chansons et de se marrer avec des bêtes blagues comme "Toad to Nowhere". Bon, c’est une private joke donc ça ne fait rire que nous.

Le succès de “Veckitamest” a changé quelque chose dans votre manière de travailler ?

CT : Non mais le fait de nous retrouver en tournée pendant très longtemps a amené des questionnements sur nous-mêmes ou sur les raisons qui font que ta maison te manque. Et puis c’est une expérience épuisante. DR : Je ne crois pas. On a toujours été en constante évolution indépendamment de cela. CT : Peut-être que ce succès a amené un surplus de conscience de ce que nous faisons.

C’est un album qu’il faut vraiment écouter pour en découvrir toutes les richesses, c’est intentionnel ?

CT : C’est difficile d’employer le mot "intentionnel" quand on fait de la musique. Nous n’avons pas l’impression d’avoir rendu l’accès à notre musique plus difficile. Ce n’était en tout cas pas notre objectif. DR : Je pense que cet album est plus chaleureux, plus émotionnel. Il ressemble à une conversation entre nous. Nous avons essayé de rendre notre musique plus visuelle donc nous avons plus travaillé les arrangements pour que les chansons soient plus directes en termes d’émotions.

En tout cas, on ne peut plus vous classer simplement comme un groupe de folk-rock…

DR : C’est bien, tout le monde en avait de toute façon marre (rires).

Votre musique semble plus habitée voire hantée. Est-ce que vos chansons se réfèrent directement à des événements de votre vie ?

DR : Pas nécessairement des références directes. Comme pour la musique, les textes sont plutôt là pour susciter des images que pour raconter quelque chose de précis. Mais une vie est faite de questions dont les réponses peuvent vous amener sur des voies différentes. Et certaines de ces voies peuvent totalement changer quelqu’un, c’est parfois effrayant. Nos morceaux parlent entre autres de cela.

La première fois que vous vous êtres retrouvés ensemble pour entamer ce nouvel album, comment cela s’est-il passé ?

DR : En fait, on ne savait pas trop quoi dire. Nous nous sommes tous impliqués entre-temps dans d’autres projets et il a fallu un peu de temps pour renouer le dialogue.

Est-ce que vos side-projects nourrissent les albums de Grizzly Bear ? “Cant”, l’album solo de Chris, était, par exemple, plus électro, vous en retrouvez des traces sur “Shields” ?

CT : Peut-être pas dans la musique. Mais le fait d’avoir une échappatoire, où il ne faut pas à tout prix trouver un accord entre les membres du groupe, m’a permis d’arriver plus libéré. Je crois que j’en ai plus profité cette fois.

"Shields" (Warp/V2). En concert le 4 novembre à l’Ancienne Belgique. Infos : www.abconcerts.be

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