Harnoncourt, le Concentus et Manostatos

Nicolas Blanmont Envoyé spécial à Salzbourg Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals

Même si Salzbourg n’est pas, loin s’en faut, un festival uniquement mozartien, on n’imagine pas une édition du célèbre festival qui n’affiche au moins un de ses opéras. Pour ouvrir sa première saison, Alexander Pereira a choisi le plus populaire - "La Flûte enchantée" - et l’a confié à deux personnalités avec lesquelles il a souvent travaillé à Zurich : le grand chef autrichien Nikolaus Harnoncourt, dont c’est ainsi le retour à Salzbourg (voir ci-contre), et le metteur en scène allemand Jens-Daniel Herzog, directeur de l’Opéra de Dortmund.

Vécu sur place, le spectacle - déjà aperçu lors de sa diffusion en direct sur Arte la semaine dernière - confirme ses forces et ses faiblesses. Les points forts sont indubitablement du côté musical. S’il a plusieurs fois dirigé et enregistré "La Flûte", Harnoncourt la dirige pour la première fois avec les instruments anciens de son Concentus Musicus - avec, au premier rang des violons, le regard bienveillant et critique à la fois de son épouse Alice, 81 ans. Qui plus est dans un lieu où, à l’occasion des 211 représentations précédentes (réparties sur trente-huit années, depuis 1928), l’exclusivité de l’œuvre avait toujours été réservée au Philharmonique de Vienne.

Et c’est de ces sonorités, individuelles ou mélangées, que viennent surprises et parfois même émotions, avec le sentiment de redécouvrir certains recoins de la partition. C’est le cas dans l’ouverture, bien sûr, un véritable bain de jouvence qui vous saisit comme un vent de printemps, mais aussi dans une série d’airs ou de scènes. Comme par exemple ce piccolo soudain proéminent dans l’air que chante, au deuxième acte, Manostatos devant Pamina endormie. Un piccolo qui n’intervient que là, et dont le programme nous explique la symbolique sexuelle, tout en précisant que Mozart avait donné au personnage le nom de Manostatos (avec un "a" plutôt qu’un "o") et que c’est sans doute la censure de l’époque qui imposa le changement de voyelle : même si le Maure a ici la fonction d’un eunuque, il était plus acceptable au regard de la morale de l’époque d’accoler à "statos" (stagnant, constant) le qualificatif "monos" (seul) que "manos" (flasque) !

On sait l’importance qu’Harnoncourt accorde aux tempi, avec des choix radicaux, tantôt désarçonnant tantôt extrêmement convaincants. Le tout doublé du sentiment que, comme nombre de chefs vieillissants, il a tendance à ralentir ses lectures avec l’âge. Globalement, il se dégage de la soirée un sentiment d’une lenteur qui est parfois antithéâtrale; mais ponctuellement, il y a des moments de génie et d’évidence, comme le célèbre air "Ach ich fühl’s" de Pamina, bien plus rapide ici que ce qu’on entend d’habitude.

La théâtralité, évidemment, aurait pu et dû venir de la mise en scène. Il y a dans le travail d’Herzog quelques scènes réussies, quelques moments où l’on se dit que la direction d’acteurs fait mouche. Sans être beaux, les décors de Mathias Neidhart qui font écho aux célèbres arches de la salle (un ancien manège), sont habilement conçus. Mais, globalement, leurs déplacements incessants donnent le sentiment d’une agitation un peu vaine, d’autant qu’on peine à percevoir le fil conducteur et le sens d’une mise en scène qui mêle les années cinquante (la camionnette dans laquelle Papageno vend ses volailles et les trois dames), l’école (Manostatos est l’éducateur d’un collège turbulent où les garçons regardent par les trous de serrure), les sectes (Sarastro avec un tuyau qui sort du crâne et ses affidés en blouse blanche qui le suivent comme des stagiaires autour d’un professeur de médecine) et même le cinéma (horreur, polar et science-fiction).

Reste le plaisir des voix. En Sarastro, Georg Zeppenfeld confirme qu’il est une des meilleures basses du moment, et le ténor suisse Bernhard Richter, récent Atys à l’Opéra-Comique, est un magnifique Tamino. On aime aussi la Pamina charnue de Julia Kleiter, même si le personnage qu’elle campe reste un peu fade, le Manostatos (puisqu’il faut le nommer ainsi) de Rudolf Schasching ou même le Papageno sans surprise de Markus Werba. L’inépuisable vivier du Tölzer Knabenchor (dans lequel Harnoncourt puisa si souvent pour ses enregistrements de Bach) fournit trois excellents Knaben, déguisés ici en vieux. Par contre, on oubliera vite la Reine de la Nuit de Mandy Fredrich : elle a la précision des aigus, la rigueur rythmique et la virtuosité du rôle, mais rarement les trois en même temps.

Salzburg, Felsenreitschule, les 11, 13, 17 et 19 août.

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