Musique / Festivals

Il y eut une brassée de concerts, un tour du monde (jusqu'en Amérique, en Afrique, en Australie et à Madagascar), et le spectacle Trenet. S'il n'est pas resté inactif musicalement, Jacques Higelin ne s'était plus attelé à un album depuis "Paradis païen", en 1998. "Huit ans, seulement ? Je croyais qu'il y en avait onze." A soixante-six ans, le baladin libertaire revient dans les bacs avec un troublant "Amor doloroso". Hier licencié par Warner sans ménagement et sans regret ("Cela ne m'a pas désolé, je me rappelle, j'étais plutôt joyeux"), il renaît discographiquement avec onze bijoux de poésie et d'inventivité.

Une nouvelle voie

Depuis une quarantaine d'années, ce touche-à-tout proclame que toutes les formes d'art n'en font qu'une, lui qui a fait de la scène (notamment avec Brigitte Fontaine et Rufus), tourné pour le cinéma, interprété Vian ou Trenet. Et écrit, beaucoup. "Je garde tout, mais je n'ai pas toujours le temps de déchiffrer." En résultent des quantités d'enregistrements traînant dans tous les coins, mais identifiables par une date et un lieu. "Avec tous les papiers que je garde, j'arrive à retrouver dans quel état j'étais. Parfois, il me suffit du titre pour retrouver la mélodie." Le problème, c'est la masse. D'où la nécessité d'un jour prendre du temps pour y mettre de l'ordre. "Je me suis dit : si je disparais, mes enfants ou d'autres s'y retrouveront." Plus qu'un simple acte d'archivage, ce fut une tâche entreprise "avec la volonté de tracer une voie différente". Ainsi a surgi l'oeuvre d'une "nouvelle attitude" : "C'est la première fois que je m'implique autant dans un album. Ce n'est pas que je ne me suis pas intéressé aux précédents, mais dès l'enregistrement, je pensais déjà à l'après, à la scène. C'était une erreur. Un disque, c'est un disque, et il faut le réussir. J'avais en tête que là où j'étais le plus fort, c'était sur scène, avec les gens." La remise en cause est donc radicale, et sans concession. "J'ai écouté tout ce que j'avais fait depuis le début, et émis des critiques très dures à mon égard." Et pris de bonnes résolutions, que Dominique Mahut, son compère de longue date, et Rodolphe Burger, son producteur et ancien leader de Kat Onoma, l'ont aidé à tenir.

Il l'avait fait pour Jeanne Balibar, Bashung ou Françoise Hardi. Rodolphe Burger a accepté d'accompagner J.H. Qui se souvient : "Je l'ai rencontré dans la voiture. A la radio, un mec reprenait une chanson de Neil Young. Cette voix m'était familière, mais je ne pouvais y mettre un nom. Celui de Rodolphe Burger fut annoncé". Ils se sont vus. Une amitié est née, bientôt suivie d'une invitation à participer au festival de Sainte-Marie aux Mines, petite bourgade vosgienne où vit Burger. Après la scène, ce dernier entraîne Higelin vers la montagne, à quelques kilomètres de là, dans la vieille ferme où il a aménagé son studio. "Je suis tombé en amour avec ce lieu." Si aucun projet d'album n'est alors concret, un endroit a fait germer l'envie. "Je suis reparti sur le Trenet avec tout ça dans un coin de ma tête."

Je doute, il doute

Le 31 janvier 2006, Trenet achevé, les propositions de maison de disques se mettent à affluer, après un long silence. Higelin signe avec EMI, une vieille connaissance. Ce n'est qu'à cet instant qu'il fait sa demande officielle à Burger. "Il était enchanté mais aussi effrayé par la responsabilité, se demandant s'il était la bonne personne. J'ai aimé cette attitude. Moi qui doute beaucoup, j'avais trouvé quelqu'un qui doutait aussi, et était honnête. Je me suis alors demandé : est-ce que je me sens bien avec lui ? Est-ce que j'ai envie d'être dans ce studio avec lui ? La réponse fut : oui." Et il a eu raison. L'alchimie du groupe de musiciens constitué pour l'occasion fonctionne à merveille, les orchestrations sont convaincantes, le son très soigné. Même son fils, Arthur H., a osé le lui avouer : "Il m'a dit : tu n'as jamais eu un son pareil".

"Laisse-toi faire"

La voix, elle, est plus sereine, posée, forçant moins que par le passé. La conséquence d'avoir interprété Trenet ? "Forcément, cela a eu une incidence. Si cela n'avait pas été au service de quelqu'un, jamais je n'aurais osé. Il m'a soulagé en me faisant comprendre que je n'avais pas besoin de hurler, que je pouvais même parfois chanter de manière intime. Je l'ai senti très proche de moi pendant cette période, comme une présence amie, bienveillante. L'âme d'un poète me disait : laisse-toi faire, aie confiance, tu reprendras ta route après." Mais l'influence de Trenet ne s'arrête pas là. "Je le savais déjà, mais il m'a rappelé que l'essentiel pouvait être simple, et tenir en deux phrases. Une chanson, c'est populaire. Il faut toucher l'émotion pure et on ne l'atteint jamais par la force ni la démonstration, mais par l'abandon de soi, la confiance, l'approfondissement, en se laissant envahir, en cherchant à l'intérieur."

Outre un vif coup de gueule contre la façon dont la société actuelle happe l'humain et l'entraîne vers le chaos ("Crocodaïl"), l'amour est omniprésent dans "Amor doloroso", qu'il soit coquin ("Queue de paon") ou tête en l'air ("Se revoir et s'émouvoir"), lyrique ("Amor doloroso") ou paternel ("J't'aime telle"), absolu ("J'aime") ou gourmand ("Ice cream"), cocooning ("L'hiver au lit à Liverpool") ou changeant ("Prise de bec"). "C'est une période de ma vie qui est comme ça. Trenet m'a réconcilié avec moi-même. J'ai compris que si la chanson te vient ainsi, naturelle, tu ouvres les bras et tu chantes, sans trop te poser de questions."

Jacques Higelin, "Amor doloroso", EMI. Si aucune date n'est prévue à ce jour, Higelin démarre une tournée en janvier prochain, qui devrait s'arrêter chez nous.