Musique / Festivals

Projet hybride qui mêle art lyrique et musique noire contemporaine, l'opéra "We Shall Not Be Moved", dont c'est la première samedi à Philadelphie, part d'un fait divers réel pour porter un regard moderne sur la question raciale aux Etats-Unis.

Le contexte, c'est celui de l'assaut par la police de Philadelphie d'un bâtiment occupé par des activistes noirs qui refusaient de se rendre, en mai 1985.

Pour reprendre le contrôle de la situation, les forces de l'ordre avaient lâché une bombe depuis un hélicoptère, fait unique dans les anales du maintien de l'ordre aux Etats-Unis, provoquant la mort de 11 personnes, dont 5 enfants.

Dans l'opéra, cinq adolescents squattent l'un des immeubles endommagés par la bombe et échangent avec les fantômes des activistes disparus.

Ils se trouvent aussi plus tard confrontés avec une policière d'origine hispanique, qui a grandi dans le quartier mais incarne désormais l'ordre.

Le projet ne vise pas à revisiter un fait divers, mais à donner de la perspective au débat sur les relations interraciales.

"Le sujet, ce n'est pas MOVE", explique le poète Marc Bamuthi Joseph, qui a écrit le livret de "We Shall Not Be Moved" ("On ne nous virera pas"), en référence au nom du mouvement auquel appartenaient les activistes. "C'est l'Amérique."


"L'assaut de 1985 "était le point culminant d'une crise, mais beaucoup des mêmes thèmes sont présents aujourd'hui dans nos échanges", affirme-t-il.

Il cite "la liberté d'expression, la tension entre les gens de couleur, pour l'essentiel, et la police, le mépris pour la vie des gens de couleur qui osent s'exprimer".

Les cinq jeunes amènent aussi dans la conversation leur propre expérience. L'un d'entre eux notamment est transgenre.

- Comment parlent les jeunes? -

La musique mêle la musique classique à des éléments de plusieurs genres de la musique noire, du hip-hop au funk en passant par le jazz ou le R&B.

"Les principaux obstacles sur le plan musical étaient amusants", se rappelle Daniel Bernard Roumain, le compositeur américano-haïtien. "Comment incorporer des artistes qui déclament avec un mezzo-soprano? Comment faire chanter, côte-à-côte, des chanteurs de R&B avec des chanteurs d'opéra chevronnés?"

"J'ai abordé la chose en me demandant quelles étaient les manières dont un mot pouvait être amené: chanté, parlé, rappé", poursuit le compositeur, connu pour sa capacité à mixer les genres musicaux.

Pour le metteur en scène Bill T. Jones, il s'agit d'un projet "ambitieusement interdisciplinaire", qu'il a accepté de mener à bien, lui l'artiste prothéiforme, à la fois danseur, chorégraphe et auteur.

L'autre défi de cette construction ambitieuse, qui affiche complet pour les six représentations prévues à Philadelphie jusqu'au 24 septembre, était de coller, autant que possible, au langage des jeunes.

"Est-ce que les jeunes parlent vraiment comme ça? Est-ce qu'ils utilisent des formules comme +une vengeance dénuée de sens+?", s'amuse Marc Bamuthi Joseph.

Il dit avoir été souvent frappé par la sophistication de l'écriture des adolescents.

"On sous-estime à quel point l'analyse politique des jeunes peut être pleine d'acuité", assure-t-il.

Après ses débuts à Philadelphie, dans le cadre du nouveau festival de l'opéra de Philadelphie "O17", "We Shall Not Be Moved" sera joué au légendaire Apollo Theater de Harlem, à New York, les 6 et 7 octobre.

La troupe prendra ensuite le chemin de l'Europe, où elle se produira au théatre Hackney Empire du 14 au 21 octobre.