Musique / Festivals

C'est en 2014 que le monde croise pour la première fois les yeux pétillants, les bouilles d'anges et les voix de velours d'Ibeyi. Des sœurs jumelles franco-cubaines, répondant aux doux noms de Lisa-Kaindé et Naomi Diaz, que l'on découvre alors au fil des notes et du clip aquatique de "River". Deux petits soleils effervescents, aujourd'hui âgées de 22 ans.


Sur leur album éponyme et introducteur, sorti l'année suivante, elles chantaient leur amour pour leur père, Anga Diaz, célèbre percussionniste et membre du Buena Vista Social Club, parti en 2006 et trop tôt à 45 ans. "Le premier album, c'était une présentation, notre bagage, nos deuils, notre enfance et notre passé…" Elles reviennent cette fois avec "Ash", second disque moins introspectif, plus engagé mais toujours tissé de tradition musicale (décliné en yoruba, une langue tonale nigéro-congolaises) et de modernité (mixture de soul, de jazz, de rap et de r'n'b 2.0). "Le second est plus ouvert sur le monde, c'est notre présent et le futur dont on a envie, c'est le monde qui nous entoure et notre désir d'y devenir actives, sans pour autant être donneuses de leçons… Peut-être n'étions-nous pas prêtes encore il y a deux ans, on l'est désormais."

Car malgré leur jeune âge et leur énergie débordante, ces demoiselles-là semblent animées d'une certaine sagesse, et ont très certainement des choses à dire. "La majorité des gens ont des choses à dire à 22 ans. Soit ils ne savent pas comment les exprimer, soit on ne leur en donne pas l'occasion. Nous, on travaille à transmettre. C'est d'ailleurs le thème du disque, la transmission. Ce qu'on donne au public et ce qu'il nous donne en retour. Le nôtre nous ressemble, il est totalement hétéroclite, venu de toutes sortes d'horizons et traversé de tous les âges… Un vrai métissage."


Paris, Cuba et Londres

Lisa-Kaindé vit dans la City britannique. Naomi, dans la Ville-lumière. Mais les frangines s'envolent vers la terre de leurs origines dès qu'elles le peuvent. Pour elles, c'est une nécessité, et c'est le plus souvent ces latitudes-là qui les ont inspirées. "Nous somme nées en France, mais quasiment tout de suite parties vivre les trois premières années de nos vies à Cuba. Depuis, nous y sommes très souvent. Cuba c'est la maison, là où vivent nos amis d'enfance et notre famille", nous explique enthousiaste la première. Cependant, la plupart du temps, les deux parlent d'une seule et même voix, terminent les phrases que l'autre entame et se recoupent dans le propos, même lorsqu'elles sont interrogées séparément. A la réécoute, c'est impressionnant.

A Londres, il y a aussi le studio de Richard Russell, figure incontournable de la planète musicale et producteur de renom, devenu mentor des jumelles Diaz. Le patron du respecté label XL Recordings – qui révéla Adèle, King Krule, Radiohead, Sigur Ros ou Vampire Weekend – a notamment posé sa patte experte sur les derniers travaux de Damon Albarn ou Gil-Scott Heron, et semble être tombé amoureux artistiquement d'Ibeyi. "On ne change pas une équipe qui gagne… s'exclame Naomi. Il y a une envie extrême de travailler ensemble, et une confiance absolu. Deux années ont passé durant la tournée et le rendez-vous était pris, on devait se retrouver, c'était inévitable." Et sa sœur de reprendre tout aussi enflammée : "La différence d'âge se voit pas. Richard, c'est à la fois un vieux sage et un enfant... Comme nous en fait ! On a aussi de vieilles dames en nous. Mais c'est magique en studio, on se connecte très vite tous les trois… C'est à la fois concentré et joyeux."


Jeu de (grandes) dames

Si Ibeyi assume en tandem les excellents singles "Away Away" et "I Wanna be like You", quelques invités de marque se joignent à la fête sur d'autres morceaux : le saxophoniste californien Kamasi Washington sur "Deathless", le pianiste canadien Chilly Gonzales le temps de "When Will I Learn". Chaque fois, de vraies rencontres et des atomes crochus artistiques, pas d'arrangements de maisons de disques… Puis, on croise surtout quelques femmes d'envergure.

Il y a d'abord la rappeuse de Cadix, La Mala Rodriguez, sur le titre "Me Voy", première chanson en espagnol du duo. "C'était une envie de longue date, il a fallu du temps… A 14 ans, on découvrait Nina Simone, Amy Winehouse et toutes ces grandes chanteuses, donc on s'est mise à chanter en anglais comme elles. Nous avons envie d'écrire des chansons en français également, mais aucune n'est suffisamment bien/prête pour le moment. "


Il y a ensuite l'éloquent "No Man Is Big Enough For My Arms", tiré d'un ouvrage de Jennifer Clement, "Widow Basquiat", "où cette phrase est prononcée par une enfant de sept ans". Mais c'est surtout la voix de Michelle Obama qui résonne-là, puisqu'y figure un extrait de son discours d'intronisation en tant que première dame des Etats-Unis. "On aurait pu sampler Taubira (…) Ma sœur est moi nous considérons comme des femmes libres, indépendantes et déterminées… Nous voulions chanter pour les femmes, pour cette estime de soi qu'on doit gagner et chérir."

Enfin, au menu du morceau "Transmission/Michaelion", on trouve les mots de la poétesse afro-américaine Claudia Rankine et un passage de son livre The Citizen, où elle relate en vers les épisodes racistes de sa vie. Et cette phrase magnifique, "à quoi servent ces pieds puisque j'ai des ailes pour voler", extraite du Journal de l'artiste mexicaine Frida Kahlo, que Naomi et Lisa-Kaindé admirent depuis toujours. "On a grandi en la regardant. Elle nous a appris à transformer la douleur en beauté". Et les frangines furent plutôt bonnes élèves.


Avant de les quitter, nous demandions aux sœurs Diaz ce qui s'est consumé pour obtenir les cendres qui donnèrent son titre à ce deuxième album. Et leur réponse livrée à l'unisson les résume parfaitement. "On est tous en train de brûler… Et personne ne bouge. Donc à la base le constat est négatif. Mais les cendres fertilisent le sol, c'est une promesse d'avenir. Et le constat devient positif." Facile...

Rencontre : Nicolas Capart

> Un disque : "Ash" (XL/V2). En concert à Leuven (Het Depot), le 7 décembre.