Musique / Festivals

C'est dans la ville de Nantes, en France, que fut donné le premier concert de jazz européen, il y a exactement 100 ans. Et c'est à un régiment d'infanterie américain uniquement composés de soldats noirs, les Harlem Hellfighters, et à son chef, le lieutenant James Reese Europe, qu'on le doit.

En 1910, James Reese Europe fonde le premier syndicat afro-américain de l'industrie de la musique, le Clef Club. Il contribue à l'émergence des Noirs dans un milieu alors largement dominé par les blancs. Europe est très attachée au fait que, selon lui, les noirs doivent composer une « musique noire » : « Nous avons notre sensibilité propre, et si nous nous contentons d'imiter les blancs, nous en ferons de pâles copies », explique-t-il alors. Il fonde dans la foulée un orchestre de 125 musiciens, le premier orchestre noir à jouer sur la mythique scène du Carnegie Hall de New York, en 1912.


Mais le jazz, en pleine effervescence à cette époque, n'a pas encore franchi l'océan Atlantique. Le Vieux Continent est bercé par les chansonniers, un genre musical à mi-chemin entre la chanson et le sketch comique. Europe, qu'on appelle alors le « Roi du jazz », va remédier à ce manque. En décembre 1917, au cœur de la Première Guerre mondiale, il est envoyé sur la côte bretonne, à Brest, à la tête du 369è régiment d'infanterie, aussi connu sous le nom des Harlem Hellfighters.

Les autorités américaines refusent pourtant à l'époque que les soldats Noirs combattent, ségrégation oblige. Ils sont alors accueillis par le maire de Nantes et se produisent en concert au Théâtre Graslin le 12 février 1918. L'enthousiasme est immédiat. Plus tard, lors d'un concert à Paris, James Reese Europe déclare même stupéfié : "Avant même le deuxième morceau, le public est devenu fou !". Il faut dire que le choc est rude pour les Français qui découvrent un orchestre noir qui interprète La Marseillaise en swing.


En arrivant en Europe, c'est donc le swing, le foxtrot et le ragtime mais aussi le blues que le régiment amène avec lui. Tout un héritage de la musique noire américaine. En février et mars, avant de pouvoir enfin se battre aux côtés des Alliés sous la pression des autorités françaises, le régiment de James Reese Europe sillonne l'Hexagone et joue pour les Américains, les Britanniques et les Français. A la tête d'un big band de 60 musiciens un jour, James Reese Europe n'en est pas moins un chef militaire le lendemain. Les Harlem Hellfighters sont décorés de la croix de guerre française à l'issue de la Grande Guerre, tant leur bravoure impressionne. Leur devise, au moment de sortir des tranchées pour se jeter sur l'ennemie est claire: "God damn, let's go !"

En 1919, les Harlem Hellfighters réalisent leurs premiers enregistrements pour les frères Pathé. Parmi les morceaux enregistrés, le célèbre « Memphis Blues », qui signe l'arrivée du ragtime en Europe. De retour aux États-Unis, ils enregistrent seize nouveaux disques pour la firme Pathé. Certains resteront en France, où une scène jazz émerge progressivement, trouvant dans ce pays une terre d'accueil moins hostile que les États-Unis.

James Reese Europe meurt en mai 1919, tué par l'un de ses anciens camarades d'armée lors d'un concert. Il sera le premier afro-américain à recevoir des funérailles publiques. Si le Roi du jazz a la postérité discrète aujourd'hui, c'est aussi parce qu'à sa mort, en 1919, il laisse sa place à des grands noms du jazz tels que Duke Ellington ou Louis Armstrong.

La ville de Nantes lui a donc fort justement rendu hommage la semaine dernière.