Imany, rien d’une poupée R’n’B

Dominique Simonet Publié le - Mis à jour le

Musique / Festivals Entretien

Elle aurait pu, notez bien. Descendant des podiums new-yorkais, se retrouver dans un plan R’n’B, pose sexy, musique synthétique à danser. A cela, Imany préfère suivre les traces d’une Tracy Chapman - "Talkin’’Bout a Revolution" fut son premier émoi musical - et de Billie Holiday pour une forme de mélancolie. Son album s’appelle quand même "The Shape of a Broken Heart"

Née à Martigues, au sein d’une fratrie qui finira à dix, Nadia Mladjao s’est fait la voix dans la chorale non pas à l’église mais à l’école militaire où l’avait envoyée son père, pompier dans l’armée de l’Air sur la base d’Istres. Son mètre septante-huit d’élégance a été repéré quand elle avait 17 ans. A 19 ans, elle quitte la faculté après une première année d’histoire et géopolitique. Direction Milan et puis New York, bon pour sept ans de mannequinat. Ce métier n’étant pas, par définition, éternel, elle prend le virage chanson folk soul et Imany comme nom d’artiste.

Qu’y a-t-il en vous de la culture de vos parents comoriens ?

Ce qu’il y a de comorien en nous, c’est la manière dont on se comporte toute la journée, la manière dont on a été élevés, dont on traite nos frères et sœurs, nos proches, nos aînés Il y a un vrai partage dans les générations. On ne met pas sa grand-mère dans une maison de retraite, elle finit ses jours à la maison, et l’on s’occupe des plus petits On est parent très tôt, on est épouse très tôt, il faut servir son père comme on devrait servir son mari.

Comment fonctionne la société comorienne ?

C’est une société très matriarcale, autour de la mère et de la fille en général. On nous a appris à ne pas aller jouer dehors après les devoirs, mais à aller directement à la cuisine, parce que, quand tu seras mariée ma fille, il ne faut pas que tu me foutes la honte parce que tu ne sais pas cuire un œuf. Sans la femme, la maison ne tient pas debout, et ça, c’est très comorien. Mais les Comoriens sont aussi très discrets, donc on élève les femmes à ce qu’elles le soient, à ne pas s’imposer, ne pas déranger

Et vous vous êtes lancée dans le mannequinat, à dodeliner devant des appareils photo et des caméras…

Au fond de moi, il y avait une vraie envie de sortir de cette discrétion obligée. Une vraie envie d’exister. Ce n’est pas si simple, il faut assumer, ce qui fut mon plus gros problème, quand j’étais mannequin. Assumer qu’on vous regarde, qu’on vous dise que vous êtes belle alors qu’on ne vous l’a jamais dit en dix-sept ans On est alors dans une contradiction permanente. J’aurais pu être un bien meilleur mannequin si je n’avais pas cette contradiction évidente sur mon visage. Les contradictions, on ne les vit pas longtemps.

Qu’est-ce qu’on apprend à New York pendant sept ans ?

A arrêter de me plaindre et de râler - on est un peu comme ça, nous, les Français -, à travailler dur, à me fixer des objectifs et à les atteindre. En ville, des gens errent un peu partout, parce qu’ils se sont brisés contre la vie. C’est très dur, il faut être vraiment solide, et moi, mon éducation à la militaire m’a servi. Si j’arrive à combiner la force de l’Amérique et de la France, peut-être y trouverai-je mon compte.

Et au niveau personnel, des relations humaines ?

Les Américains sont d’apparence beaucoup plus ouverte que les Français. Mine de rien, venant d’une éducation assez rigide. Ça m’a fait du bien. Là, j’ai appris à m’ouvrir aux gens, à ne pas les juger au premier abord et à leur donner leur chance. Ça, c’est très américain, en tout cas new-yorkais. En famille, ils disent "I love you" à toutes les virgules, alors que je viens d’une famille où, en trente ans, on ne l’a pas entendu une fois Honnêtement, à New York, je suis devenue une adulte, une femme, un être humain. J’ai appris à vivre avec les autres, à être tolérante.

Etre femme noire à New York dans les années 2000 ?

Je me suis aperçue que les Noirs étaient visibles en arrivant aux Etats-Unis. Enfant, je demandais à ma mère si les gens nous voyaient. Il n’y avait pas une Noire à la télé française au début des années 80, pas de Noir au guichet à la banque. Les seuls qu’on voyait faisaient le ménage. Aux Etats-Unis, vous allumez la télé, il y a des Noirs, il y a un business noir, etc. D’un coup, on se sent plus fort en faisant partie d’un groupe, on n’a pas honte mais au contraire, on est fier. J’ai vraiment compris que j’étais Noire aux Etats-Unis. Par contre, dans la mode, l’on vous dit très vite qu’être Noire est un problème.

La mode à New York, puis la chanson : comment garde-t-on les pieds sur terre ?

D’abord, ma manageuse est aussi ma sœur, et la famille, ça aide à ne pas craquer. Et puis je n’étais pas mannequin à plein-temps; parfois, entre deux contrats, je devais combler par des petits boulots, et on prend à chaque fois une soupe d’humilité. Les choses ne durent jamais. C’est mon état d’esprit : j’essaye de profiter le plus possible de la situation. Sans doute mon éducation aide-t-elle, et puis les compliments, on les prend sans trop s’y attacher.

Pour vous, qu’est-ce que réussir sa vie ?

Réussir dans la vie ? Oh la la, qu’est-ce qu’elles sont dures, vos questions Avoir la paix de l’esprit, payer mon loyer, voir les membres de ma famille vivre le plus longtemps possible, trouver l’amour, avoir une famille et pouvoir voyager avec ma musique ou autre chose. Etre juste bien dans ma tête et dans mes chaussures. C’est avec moi que je vais vivre le plus longtemps, donc si je peux être heureuse avec moi-même

Album "The Shape Of a Broken Heart", Think Zik!, Universal.

Imany en concert le dimanche 5 août au festival Esperanzah!, à l’abbaye de Floreffe. www.esperanzah.be

Publicité clickBoxBanner