Musique / Festivals Une lecture originale mais insuffisamment aboutie du chef-d’œuvre mozartien.

Dans la modernité, tout est affaire de comparaison. A l’aune de la moyenne de ce qu’on voit sur la scène de l’ORW, et par exemple du récent "Nabucco", le "Don Giovanni" qu’y propose Jaco Van Dormael fera figure de révolution et choquera même peut-être certains abonnés fidèles. Mais les familiers du chef-d’œuvre mozartien qui ont vu, sur scène ou en DVD, les productions récentes de Michael Haneke (pour la transposition dans un univers de bureaux high tech) ou de Claus Guth (pour le héros "bad boy" en pull à capuche) auront un sentiment de déjà-vu, même s’il est possible que le cinéaste belge, étranger au monde lyrique, n’ait même pas, lui, vu ces spectacles. Son Don Giovanni en vêtements d’aujourd’hui, trader obsédé sexuel en goguette, qui frappe le Commandeur d’un club de golf et le noie dans sa piscine avant d’y finir à son tour, qui informatise la liste de ses conquêtes féminines (air du catalogue en graphiques sur grand écran), distribue des billets de banque à la pelle et qui, en son banquet final, accommode des femmes nues en les nappant de chocolat chaud (dames blanches ?) est tout simplement un personnage de notre temps. Le reste est à l’avenant : Masetto, Zerlina et les autres paysans sont les techniciens de surface, on chante l’amour par smartphone interposé et Donna Elvira une "executive woman" en "burnout".

Fanfare jaune

Ni vraiment novatrice, ni provocatrice, la lecture de Van Dormael affirme son intelligence et sa cohérence. Dommage que toutes les scènes ne soient pas également investies et que la direction d’acteurs soit en dents de scie : si le début du deuxième acte est réglé au cordeau, le début du premier convainc moins, avec des protagonistes qui ne savent pas toujours ce qu’ils font là. Dommage aussi que le réalisateur de "Toto le héros" n’ait pas été plus loin dans l’affirmation d’un univers onirique personnel, comme il l’ose avec la petite fanfare jaune au final du premier acte. Plus d’une fois, on se dit que le spectacle aurait pu être plus abouti avec quelques jours de répétitions en plus.

Musicalement, on reste sur sa faim. La direction musicale de Rinaldo Alessandrini est peu investie dramatiquement et, s’il arrive à créer la tension lors des finals d’acte, le chef italien reste par ailleurs presque placide. Jouant les contrastes de tempi (frappant sur le "Gli vo cavar il cor" d’Elvira !) plutôt que d’intensité, Alessandrini opte souvent pour une lenteur qui semble parfois mettre les chanteurs en difficulté (l’air du catalogue, notamment).

Prague et Vienne

L’œuvre est donnée dans un mélange des versions praguoise et viennoise, sans le chœur final mais avec les deux airs pour ténor. Tout bénéfice pour l’Ottavio clair et puissant de Leonardo Cortellazzi, présenté ici comme aussi attachant que sa bien-aimée, la Donna Anna très sûre et bien projetée de Salome Jicia (fût-ce avec un peu de fatigue au final). L’autre couple d’amoureux n’est pas en reste, qu’il s’agisse du Masetto au timbre séduisant de Roger Joakim ou de la sémillante Zerlina de Céline Mellon, aussi accomplie comme comédienne que comme chanteuse. On est moins convaincu par le Don Juan peu charismatique de Mario Cassi, d’une justesse parfois aléatoire, et par la Elvira de Veronica Cangemi, très investie dramatiquement mais à l’aigu trop tendu. Laurent Kubla se montre à nouveau très fiable en Leporello, mais peine quelque peu à habiter son personnage.

Liège, Théâtre royal, les 24, 27 et 29 novembre à 20h, et Charleroi, palais des Beaux-Arts, le 4 décembre à 16h. En direct sur Musiq3 le samedi 27.