Musique / Festivals Entretien

Dans cette grande famille incestueuse qu’est la chanson, les "fils" et "filles de" sont nombreux. Il y ceux qui dépassent ce statut et ceux qui le restent parce qu’ ils n’ont pas grand-chose à proposer. Ou parce qu’ils n’ont pas le choix. Malgré leur talent, Arthur H, victoire de la musique 2009 dans la catégorie "pop/rock", et Izïa, même chose en 2010 plus la Victoire de la révélation scénique, font partie de la dernière catégorie. Leur papa, l’autre grand Jacques, est toujours là. Et bien là. A l’écoute de "Coup de foudre", dernier album, on l’imagine même bien succéder à sa progéniture dans le palmarès.

Dopé par la guitare de Geoffrey Burton (Arno, Bashung, Cali...), Higelin s’en donne à cœur joie. Ça rocke, ça swingue, ça cajole aussi un peu et c’est réjouissant de bout en bout. Surtout, cela reste du Higelin, fidèle à son statut d’électron libre de la chanson française, de poète "tombé du ciel". Ce n’est pas un rôle de composition : en interview, "Jacquot de Pantin" parle beaucoup. Il ne répond pas toujours à la question et il faut parfois l’interrompre pour le recadrer. Emporté par ses passions, il se livre parce que, pour lui, la promo, c’est surtout l’occasion "de faire des rencontres". Un homme avec un grand... H.

“Coup de foudre” est l’album d’un homme amoureux ?

J’aime cet album. Un ensemble de choses a fait que, du choix des musiques à celui des musiciens ou des photos, tout a été passionnant. Il s’est passé un truc, il y a eu une réelle osmose entre tout le monde. Le grenier de Rodolphe (Burger, alias Kat Onoma, co-réalisateur) n’est pas vraiment un studio, c’est resté un grenier avec un charme fou et de la magie. J’était content d’y retourner.

Un des vrais plus de l’album, c'est Geoffrey Burton. Qui a eu l’idée de l’appeler ?

Rodolphe, qui est un très grand guitariste également, le voulait pour son inventivité. Il l’a appelé et il était libre. Tout de suite, il a été merveilleux. C’est un grand artiste, vraiment. Je me suis régalé, j’étais très présent tant vocalement que musicalement.

Le public vous connaît surtout comme interprète, vous portez la même attention à la composition ou vous laissez faire les autres ?

Je n’avais qu’un ou deux textes en arrivant là-bas et on avait peu de musique. Le premier morceau mis en boîte, c’était "Qu’est-ce qui se passe à la caisse ?" A peine arrivé, Geoffrey a commencé un bœuf avec le bassiste et le batteur. J’ai composé les paroles pratiquement en direct et j’ai joué des cuivres qu’une vraie section de cuivres a repris par après. Pour "New Orleans", j’ai d’abord écrit la musique. C’est un morceau qui me tenait à cœur parce cela parle du berceau du jazz.

Les jazzmen que vous citez dans la chanson (Louis Armstrong, Duke Ellington, King Oliver...) restent vos héros musicaux ?

C’étaient mes héros quand j’étais enfant. Mais il y en a eu plein d’autres après, évidemment. Duke Ellington est toujours resté présent parce que c’est un fantastique compositeur, c’est un maître.

Dans la génération actuelle, de qui êtes-vous fan ?

En France, il y a Camille que j’aime bien, elle prend des risques, elle chante divinement bien, c’est une créatrice. Je préfère ça aux simples interprètes. Mais c’est différent parce que j’ai quand même assisté à la naissance de pas mal de mouvements musicaux, d’évolutions, de révolutions. J’ai vu qui était influencé par quoi. La musique est soit le reflet du futur, pour l’avant-garde, soit du présent. Je dois avouer qu’aujourd’hui, je ne vois pas où est le courant d’air frais, le mouvement qui vient apporter quelque chose de neuf. Nous sommes dans une époque de reprises. Le rap a été une des dernières révolutions et, même s’il se répète beaucoup, il reste plus impressionnant dans ses textes que la gentille chanson française un peu molle, trop douceâtre.

Vous ne voyez pas d’héritiers d’Higelin ?

Je n’y pense jamais. On peut s’inspirer de quelqu’un, ce que j’ai ressenti chez pas mal de jeunes, mais voir des gens qui me copieraient, ce ne serait pas intéressant. Ça ne servirait à rien. Moi, je suis là pour que cela avance, pas pour que cela stagne. De toute façon, il y a forcément quelque chose qui va finir par émerger, ça ne s’arrête jamais.

Et vos enfants, Arthur H. et Izïa, quel regard artistique portez-vous sur eux ?

Arthur, en tant qu’artiste, il m’intéresse vraiment, c’est un novateur. Pareil pour Izïa, avec sa manière de rentrer dans le rock. La première fois que je l’ai vue sur scène avec son groupe, j’ai fais "Wouaaah". Une fille dans le public m’a attrapé le bras et m’a demandé si je connaissais cette Américaine géniale. Je n’ai pas osé dire que c’était ma fille pour que ça n’intervienne pas dans sa manière de la voir. Mais bon, j’étais tellement fier que j’ai fini par l’avouer. Celle-là, crois-moi, elle est forte. Elle m’a fait découvrir d’autres trucs, comme Muse qu’on a été voir en concert ensemble.

Et vous avez aimé ?

Oui, c’est très lyrique et très contemporain à la fois. Les compositions sont très bonnes. Après j’ai aussi été voir NTM avec d’autres jeunes filles. Ça me rendait joyeux. Parce que, quand même, ils ont la patate. J’aime bien ça.

Vous ne seriez pas un peu en déni de votre âge ? Vous acceptez d’avoir 69 ans ?

Oui, 69 ans, année érotique. Mais mon corps a mon âge. Par moment, la machine peut me trahir mais là, avec ce groupe, sur scène, ça déménage. C’est à ça que servent les anciens : montrer qu’ils ne se rangeront pas parce qu’on leur donne des décorations.

Qu’est-ce qui vous révolte aujourd’hui ?

La façon dont on traite les gens. Quel est l’environnement actuel? Le flicage, la surveillance. Il n’y a pas de vision, pas de projet qui nous soulèverait. A la place, on te dit : "Travailler plus pour gagner plus." Les gens se sentent considérés comme la cinquième roue du carrosse. Mais j’espère que nous sommes au début d’une révolution. Faut bousculer les choses et se remuer soi-même.

Jacques Higelin, "Coup de foudre" (EMI).