Musique / Festivals

Jean Ferrat n’enregistrait plus de nouvelles chansons depuis de longues années, lui qui en écrivit deux cents. Il n’était plus remonté sur scène, pour un récital, depuis près de trente ans, vivant dans son ardéchois village d’Antraigues-sur-Volane, loin du tout-Paris, du show-bises aux stars d’un soir, sitôt fanées qu’à peine en fleur. Et de Ferrat, l’on ne peut dire que les chansons passaient souvent sur les ondes, ces ans-ci. Et pourtant

Il n’aura suffi que de quelques secondes, samedi après-midi, pour que le cœur collectif - à bord duquel bat votre cœur et bat le nôtre - retrouve la mémoire. Pour que s’y réveille sur-le-champ quelques chansons promises à l’immortalité. Samedi 13 mars, l’annonce de la mort de l’artiste, survenue à Aubenas des suites d’un cancer, s’est répandue par la radio à la vitesse de l’éclair. Et, le soir, pratiquement toutes les chaînes francophones de télévision ouvrirent leurs journaux sur l’envol de Ferrat pour l’au-delà.

Engagé, mais pas enragé : tel fut ce poète sans langue verte ni langue de bois, ce mélodiste inspiré, à la voix au charme fou, au regard à la rare bonté, dont pas l’une ou pas l’un d’entre nous n’oserait jurer qu’une chanson de Ferrat ne lui rayonne dans l’âme. "Je ne chante pas pour passer le temps", affirmait-il, lui qui, sans guère encore passer à la radio ou à la télé, déplorons-le, continuait à formidablement toucher le public : ces dernières années, en 2009 même, c’est par dizaines de milliers qu’auront continué à se vendre les compilations de ses œuvres, alors que d’autres génies de la chanson - nous songeons particulièrement à Guy Béart - gisent, vivants, dans l’oubli.

Ferrat chantait pour émouvoir, comme l’oiseau ouvre les ailes pour écrire de l’invisible dans l’infini du ciel; mais il chantait non moins pour parler de ce qui lui tenait à cœur (ou à l’âme : c’est-à-dire au cœur du cœur) ou de ce qui l’indignait, le révoltait, le révulsait. Ne lui fixons pas une place dans le ciel de la Chanson : les poètes sont des étoiles filantes, qui flânent à travers l’éternité. A quoi bon décider que l’un d’eux brille d’un éclat plus vif qu’un autre ? Picasso est-il plus grand qu’Ingres, Chopin moindre que Mozart, Rimbaud moindre qu’Hugo ? Vaines questions. Mais Ferrat compte parmi les exceptions. Même ceux qui ne partageaient pas ses convictions, ses idéaux, ou les partageaient peu, respectaient - et admiraient - cet homme à l’intégrité sans faille, dont l’on eût aimé compter parmi les amis, cet auteur de chansons exceptionnellement hautes en douleur - au premier rang desquelles "Nuit et Brouillard" évidemment, ce coup d’orage dans le rose-azur yéyé. Ils l’admiraient surtout pour les chansons d’amour dont Ferrat fut tantôt le parolier, tantôt l’admirable interprète et compositeur au service des mots d’un archange des mots tel que l’est Aragon quand Aragon parle d’amour.

Jean Ferrat, qui s’appelait Jean Tenenbaum, quatrième et plus jeune enfant d’une famille de condition modeste, vit le jour à Vaucresson le 26 décembre 1930. D’origine russe, mais parce que juif, son père sera déporté à Auschwitz, où il périra en octobre 42. Des militants communistes protégeront alors le jeune Jean, le soustrayant aux rafles; sitôt ado, il travaillera pour subvenir aux siens tout en commençant les études qui feront de lui un chimiste. Brûlé donc, dès l’enfance, par l’atroce réalité, par le délire de l’Histoire. Proche du Parti communiste, sans jamais s’y affilier pourtant, Jean Ferrat le restera longtemps, conservant néanmoins sa liberté d’esprit, son refus de silence complice, ce qui lui vaudra les foudres des staliniens de service et d’être persona non grata dans l’Union soviétique des années 60-70. Certaines de ses chansons, si admirables fussent-elles comme "Ma France" ou "Potempkine", connaîtront, en France même, des démêlés avec des pontes en radio ou en télévision, télé où Ferrat ne passera d’ailleurs qu’occasionnellement. Pourtant, il ne fut jamais provocateur pour l’amer plaisir de provoquer : l’anti-Gainsbourg en quelque sorte. S’il dénonçait, c’est qu’il estimait que c’était son devoir, son honneur, de le faire : consacrer une chanson aux Juifs envoyés par wagons à bestiaux vers l’enfer ("Je twisterais les mots s’il fallait les twister/Pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez"), ou, dans "Camarade", condamner l’invasion de la Tchécoslovaquie en la cruciale année 68, ("Ce fut à cinq heures dans Prague/Que le mois d’août s’obscurcit")

Il est des chanteurs qui ont un poète dans le sang : pour Nougaro, c’était Audiberti; pour Ferrat, c’est à l’évidence Aragon. Son écriture poétique s’apparente à celle de l’amant fou d’Elsa. Et le retentissement du romancier de "La Semaine sainte" aura énormément dû à quelques chanteurs qui le mirent en musique, souvent avec bonheur : Brassens (pour "Il n’y a pas d’amour heureux") ou Marc Ogeret, mais surtout Léo Ferré ("L’Affiche rouge", "Est-ce ainsi que les hommes vivent ?" sur un trente-trois tours mythique, en 1961) et Jean Ferrat : songeons à "Aimer à perdre la raison", "Nous dormirons ensemble", "Que serais-je sans toi ?" qu’on se chante et se rechante sans un instant s’en lasser, tant la voix et les mélodies que Ferrat tissa pour ces poèmes en font du diamant sans prix. L’album "Ferrat chante Aragon", qui s’est vendu par centaines de mille, est du joyau pur sang. Et il poussera l’admiration jusqu’à écrire en 75, y reprenant la formule même d’Aragon : "La femme est l’avenir de l’homme".

Jean Ferrat débuta au soir des années 50, et, dès décembre 60, émergea de l’ombre avec "Ma Môme", rencontrant, alors aussi, la chanteuse Christine Sèvres qu’il épousera en 61; elle devait se taire, pour toujours, en 81, à 50 ans. En 62, Ferrat se lie d’amitié avec celle qui reste sa plus merveilleuse interprète, Isabelle Aubret, pour qui J.F. composera cet hymne qui nous met l’âme en été quelles que soient nos pluies, "C’est beau la vie" : l’un des textes majeurs de cet enchanteur, avec "La Montagne" qui, compte, elle, parmi les chansons phares aux côtés des "Feuilles mortes" de Prévert par Montand, "Ne me quitte pas" de Jacques Brel, "Prendre un enfant par la main" d’Yves Duteil ou "Dis, quand reviendras-tu ?" de Barbara, pour n’en citer que quatre quand bien même l’on en pourrait citer cent.

Générosité, simplicité, sincérité : ces mots viennent spontanément aux lèvres pour saluer l’artiste qui fit vibrer tant de cordes en chacun d’entre nous et dont l’on se réjouit que, sans autre moteur que le bouche-à-oreille, les œuvres continuent de se vendre extraordinairement bien, assurées d’être aujourd’hui découvertes par les adolescents et redécouvertes, belles et ardentes comme à leur premier jour, par les aînés que nous sommes devenus, qui grandirent avec elles, cheminant sans jamais en oublier ni l’air ni les paroles. Pour un poète, et Dieu sait si Ferrat l’était !, peut-on rêver d’autre sacre que savoir ses chansons connues par cœur par un océan d’inconnus dont nous sommes gouttes d’eau ? "Ne meurt que celui dont on ne parle plus", a dit Sartre. Si ne meurt que le chanteur dont l’on ne chante plus les chansons, c’est pas demain la veille que Jean Ferrat mourra.