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RENCONTRE

Un album «qui donne Envie d'Amour, commente l'écrivain Philippe Claudel, ami de Jean-Louis Aubert. Des chansons comme des caresses pour dire à l'autre qu'on est tout proches (...). Comme de précieux cailloux déposés sur le chemin pour aller de l'avant.»

Sur «Idéal Standard», 6e album (studio) solo, l'ex-leader de Téléphone, 50 ans et toujours sa voix d'adolescent, privilégie et même revendique «la simplicité et la naïveté» des mots et d'un thème aussi indispensable et casse-gueule que l'amour dit sans détour. Un album sans prétention, optimiste, frais. Avec, cerise sur le gâteau (en morceau caché), une perle empruntée à Rimbaud. Et quelques questionnements tout de même. «Point final» est un appel à ménager notre planète pour les générations futures, thème récurrent chez Aubert. Dans «Idéal Standard», il dénonce les modèles inaccessibles - de vie, réussite, beauté, musique - projetés par la société de consommation. Tout en faisant son «mea culpa: après mai 68, avec la gauche, nous les créateurs, nous nous sommes détournés du monde marchand en disant qu'il était sale, on lui a laissé le champ libre».

Vous parlez dans «Idéal Standard» de la quête d'une «belle chanson»: quelle serait-elle?

Il ne faut pas chercher une chanson, elle est déjà dans l'air. Comme disait Picasso: je ne cherche pas, je trouve. La chose la plus intime peut être la plus universelle. Pour moi, «Je rêvais d'un autre monde» était une chanson assez intime, pas si idéaliste. Or, tout le monde va se retrouver pendant vingt ans sur cette phrase. C'est l'élan de la chanson qui a été perçu, pas le sens que je lui donnais, et c'est très bien: une chanson a des ailes. On peut se dire qu'on l'a comprise d'une façon à une époque, et vingt ans après, la retrouver comme un ami: on y voit autre chose mais on ressent toujours la même émotion. Ce sont ces chansons qui deviennent des standards, et en musique ce n'est pas péjoratif: celles qui peuvent toucher chacun.

La chanson est déjà dans l'air: encore faut-il la capturer... Cela veut dire observer?

L'inspiration vient quand on a le temps d'observer, quand on est vide, ouvert à l'émotion, pas trop dans l'action. Je prends des notes dans un cahier, j'écoute les gens, au café, dans la rue, à la télé... Une phrase, un mot, un petit événement. La chanson «A ceux qui passent» vient d'une anecdote vécue. Un jeune musicien jouant à la Fnac me dit «tu imagines, ils me font jouer pour les gens qui passent!». Je lui dis «voilà un beau thème de chanson! Si tu parles d'eux, tu décris ce qu'ils sont en train de faire, ils vont s'arrêter...». Il m'a ri au nez. Moi, j'ai repensé à mes débuts quand je faisais la manche.

C'est donc pour être «vide» que vous vous êtes retiré, seul, au château d'Hérouville (où sont passés Bowie, Iggy Pop...)?

C'était assez monacal, un peu triste: le château est réputé hanté et il y fait froid. Mais il y avait une pièce et un piano magnifiques. C'était, comme je dis dans une chanson, «ma chère solitude»: quand on n'y est pas forcé, c'est merveilleux, la solitude. Elle permet de laisser le conscient et l'inconscient se mélanger. Là-bas, j'attendais, je compulsais mes notes et j'appliquais ce que je préfère dans la vie: «une idée par jour». Une fois par jour, je fais de la musique, n'importe quoi, avec ou sans paroles, je joue un tas d'instruments: je me jette. J'ouvre mon carnet au hasard, je vois ce que ça donne avec la musique. J'enregistre tout, c'est mon «grenier»: je retourne souvent y farfouiller.

La chanson «On vit d'amour» est depuis 15 ans dans vos cartons. Qu'est-ce qui vous a poussé à la sortir enfin?

C'est surtout dû aux enfants de Denver - NdlR: où l'artiste a joué dans des écoles. Quand je les ai vus chanter «Milliers, millions, milliards», un autre thème très simple, je me suis dit qu'«On vit d'amour» («On vit d'amour dans le regard des autres (...) sous les bombes et les pluies (...) dans la boue et la suie») pourrait aussi être chantée par des enfants. Je trouvais «On vit d'amour» essentiel, mais un peu trop simple, trivial; en même temps, personne ne l'a dit si directement. Enfin... j'ai été touché par ces gens qui ont vécu les camps de concentration: ils parlent de l'horreur de façon presque désinvolte, totalement vitale, ils disent que c'est l'amour qui les a aidés à survivre. J'adore le film «La vie est belle», ce père qui évite à son môme le regard direct sur la réalité sordide: on est sauvé par l'amour quand il n'y a plus d'eau fraîche.

Accepter la simplicité n'est pas facile, c'est aussi difficile que d'accepter sa voix sans reverb'. «On vit d'amour», pendant dix ans, j'ai essayé de la réécrire mieux, plus intelligente. En vain. Comme «Alter Ego» sur l'album précédent. Alain Souchon m'a dit un jour: «Ca, c'est un très grand texte!». Ca m'a encouragé à me poser moins de questions: je fais une chanson ou je la jette et basta! «On vit d'amour» est aussi un retour de manivelle par rapport à «L'amour» où je le tournais un peu en dérision en disant «L'amour, l'amour, rien n'est trop beau pour l'amour»...

Après le duo avec Raphaël, avec quel artiste de cette jeune génération voudriez-vous collaborer?

J'ai chanté «La bombe humaine» avec Vincent Delerm aux Solidays. C'est joli quand des gens différents se rapprochent, ça donne une image de paix. J'aimerais beaucoup faire quelque chose avec Camille, bien qu'elle me fasse un peu peur. On est désarmé face à ce genre de femme: ce talent, le fait de transgresser les règles sexuelles - un peu comme le faisait Catherine Ringer... Ca bouscule énormément les garçons, qui sont fragiles finalement. C'est tellement animal, sauvage. Mais j'aimerais bien.

Jean-Louis Aubert, «Idéal Standard», CD (+DVD) Virgin/EMI. A l'Ancienne Belgique à Bruxelles le 9/05. Webhttp://www.abconcerts.be

© La Libre Belgique 2005