Musique / Festivals

PORTRAIT

Avec lui, ne dites pas Beatles ou Rolling Stones, ni encore moins Standard ou Anderlecht. Dites plutôt: Mons Orchestra ou Musiques Nouvelles? Rick Wakeman ou Olivier Messiaen? Jimi Hendrix ou Paganini? Figure clé de la musique contemporaine en Belgique -tout à la fois comme violoncelliste, chef d'orchestre et compositeur-, Jean-Paul Dessy, un des fondateurs du groupe Maximalist, a réussi à imposer aussi son nom ces dernières années dans la scène rock et l'avant-garde, signant notamment des enregistrements avec Robin Rimbaud ou DJ Olive, collaborant avec Arno, Barbara, Sheller, Souchon ou David Linx et réalisant des collaborations répétées aux Nuits Botanique, d'An Pierlé (au nouvel album de laquelle il a d'ailleurs collaboré) jusqu'à Venus et Dyonisos (qu'il accompagne ce mardi au Cirque Royal) en passant par Archive et pas mal d'autres. Curieux mélange, que reflète aussi son discours, essentiellement châtié et intellectuel et parfois traversé d'une saillie plus triviale.

Classe de violoncelle

Né voici quarante-trois ans dans la bonne ville de Huy où il fit ses premières classes musicales -d'abord au piano à l'âge de six ans, jusqu'à ce que le directeur de l'académie locale se décide à ouvrir une classe de violoncelle pour ce jeune garçon qui en rêvait tant et semblait tellement doué pour la musique-, Dessy a suivi un double cursus universitaire (maîtrise en lettres) et musical: rencontre fondatrice avec Olivier Messiaen à seize ans, premiers prix de violoncelle et de musique de chambre au Conservatoire de Bruxelles, masterclasses diverses, avant d'arriver à la direction de l'Ensemble Musiques Nouvelles en 1995. Il y est toujours aujourd'hui, après avoir tenté -avec moins de succès- l'improbable fusion avec l'Orchestre royal de chambre de Wallonie. Et quand ils mettent leur savoir-faire au service du monde rock, les musiciens de Musiques Nouvelles prennent l'appellation, sans nul doute politiquement correcte, de Mons Orchestra.

«J'ai connu une adolescence tiraillée: d'un côté l'attirance jouissive, irrépressible vers le rock, un genre musical qui convient à cet âge, offrant en outre les possibilités de socialisation du concert, et de l'autre l'orchestre de chambre le dimanche matin avec Mozart ou Haydn. L'un et l'autre avec leurs codes vestimentaires, capillaires ou comportementaux... Entre les deux, je cherchais des virtuoses: Hendrix, Zappa ou Wakeman d'un côté, Vivaldi ou Paganini de l'autre.» Avec Dessy, les trois B fondateurs deviennent Bach, Beethoven et Bowie.

Tectonique

Sur la question de l'incompréhension entre les deux mondes qu'il fréquente, Dessy est intarissable: «Jusqu'à Bartok, les musiques classiques ont toujours eu un rapport avec les musiques populaires, mais elles l'ont perdu aujourd'hui. Il y a eu dans les années 50 une tectonique tragique des mondes sonores, la musique traditionnelle a disparu en Europe et la musique savante s'est radicalisée. Après Auschwitz, il devenait difficile de faire de la poésie et de la mélodie pour extraire de soi des émotions: les êtres sensibles se sont fait violence, ils ont refusé l'univers sonore confortable de la Chantilly permanente. L'atonalisme, qui était une modalité parmi d'autres, a pris une place démesurée. On s'est retrouvé avec, d'un côté, la musique savante avec une pression intellectuelle terriblement contraignante, et de l'autre, la musique populaire avec une pression marchande presque obscène. Cela dit, cette radicalisation n'était pas un phénomène entièrement neufdans l'histoire: Platon, déjà, rêvait d'une musique pure, et plusieurs Conciles par la suite ont tenté d'en revenir à une musique qui puisse s'abstraire du corps et de la jubilation.»

S'il insiste sur son refus de l'oecuménisme musical facile - «Les choses précieuses sont aussi dans la difficulté de transmission», précise-t-il, et d'évoquer Scelsi, un de ses musiciens de prédilection, qui ne passe pas à la radio mais qu'il se réjouit de partager avec une artiste comme An Pierlé-, Dessy reconnaît être parfois en porte-à-faux dans le milieu de la musique contemporaine pure et dure où son aptitude aux grands écarts est mal vue par quelques intégristes: «Dans certaines sphères, jouer et diriger, comme je le fais, Arvo Pärt, Alfred Schnittke et même Giacinto Scelsi, c'est se disqualifier, c'est faire des choix de faibles. Moi, je revendique des choix de conviction, même si la volonté de transmettre qui m'anime est aussi considérée par d'aucuns comme une forme de naïveté».

Avec Montaigne

La notion de conviction l'anime aussi dans son travail de compositeur: «Il faut écrire en perspective avec soi-même et non tenter de répondre à ce que l'on croit être les attentes du public, de la presse ou des organisateurs. C'est pour cela que j'ai intitulé une de mes dernières pièces, créée l'an passé à Ars Musica, «Le retour du refoulé» ! Il s'agissait de faire l'équilibre entre cette volonté de soulever des digues, de faire passer un volcan par le chas de l'aiguille, et la nécessité de civiliser ces pulsions et de manier la gamme». Et de citer Montaigne: «Quand je danse, je danse; quand je prie, je prie».

Nouvelle illustration de cette capacité à marier l'eau et le feu, la nuit Spire organisée en apothéose des Nuits Botaniques ce dimanche à la Cathédrale Saint-Michel: «Tant dans la musique savante que dans la musique populaire, il y a un déficit de musique religieuse, d'expérience -osons le mot- mystique. Nous avons donc eu ce projet de travailler avec des artistes venus de la sphère électro, mais qui savent aussi mettre dans leur musique une certaine spiritualité. Avec les cordes de Musiques Nouvelles -ici, nous reprenons cette dénomination car nous sommes bien dans la création- avec les fantastiques orgues de la cathédrale et avec le travail électronique, nous espérons réussir des pièces qui suspendent le temps, qui enlèvent un peu d'obscurité. Et il n'est même pas besoin d'apport visuel: la cathédrale est la plus belle scénographie qu'on puisse rêver.»

Prochains concerts: mardi 2, avec Venus et Dionysos; vendredi 5, Mons Orchestra avec An Pierlé (Cirque Royal), Sunday Drivers et Teitur (Rotonde du Botanique); dimanche 7, Nuit Spire avec l'Ensemble Musiques Nouvelles ainsi que Christian Fenesz et Philip Jeck du label Touch (Cathédrale Saint-Michel).

© La Libre Belgique 2006