Musique / Festivals

"La Libre" a rencontré les trois patrons incontestés de la techno pour recueillir leurs impressions sur la scène actuelle. Après Laurent Garnier (jeudi) et Dave Clarke (vendredi), place à Jeff Mills pour compléter le triptyque. 

Il fut et restera à jamais le Magicien de Détroit ("The Wizard"), pionnier au pays pionnier de la techno. A 54 ans, Jeff Mills est le parrain en col blanc de la scène électronique, un esthète au flegme de bouddha, élégant mais pas maniéré, toujours précis et concentré. Quand il enflamme les clubs, sa musique est frontale, physique, percussive voire violente, ce qui dénote avec son image de force tranquille. Lui qui commença par la trompette et se rêvait architecte, débuta sur des radios locales avant de rejoindre le groupe Final Cut. Puis vient le temps de l'engagement, à la tête du collectif Underground Resistance (qui fête ses 25 ans cette année), avant son déménagement vers New York et la création du label Axis, aujourd'hui basé à Chicago.


"Il était temps que cette musique sortent des clubs."

"Voir '2001, L’Odyssée de l’espace' a été le plus grand choc de ma vie. Ça a chamboulé toutes mes perspectives, transformé mon rapport à l'image, ma vision du temps et de l'Histoire. C'est sûrement grâce à ce film que j'ai fait de la techno…" S'il assure toujours une dizaine de sets chaque mois, Jeff Mills varie désormais les plaisirs musicaux, s'offrant des sorties en philharmonique ou conjuguant son amour des rythmes synthétiques avec sa passion pour le cinéma, les astres ou la science-fiction, à coup de cartes blanches autour du 7e art (comme au Louvre), de cinémix (récemment pour "Voyage dans la lune" de George Méliès) ou de compos de B.O. "Il était temps que cette musique qu'on écoutait depuis tant d'années dans les clubs, en sorte et s'expose au grand jour. C'est pour cela que j'ai fait la B.O. de 'Metropolis' à l'époque (dont il recompose la musique en 2000, ndlR.). Pour attirer l'attention… J'adore les films de science-fiction, mais je n'en pouvais plus d'y entendre du rock de supermarché."



Des détours rendus possibles par la notoriété de l'Américain, mais aussi grâce à un regard qui a changé sur cette scène électronique et ses acteurs, jadis en déficit de crédit ou marginalisés. "Aujourd'hui, la musique électronique a gagné sa légitimité. La multitude de sous-genres auxquels elle a donné naissance en atteste, tout comme son audience de plus en plus large. L'électronique n'a cessé d'évoluer, cette musique est partout..." Une musique à tel point validée qu'elle voit aujourd'hui ses pères officiellement récompensés, comme Garnier désormais Chevalier ou Mills fait Officier de l'Ordre des Arts et des Lettres en avril dernier.

Jeff Mills fait Officier des Arts et des Lettres par Jack Lang (avril 2017)
© D.R.

"C'est le mimétisme qui prime. Ça freine l'évolution du genre."

Néanmoins, si elle a bien tourné, sur la planète électro tout n'est pas parfait. "Ça manque d'initiatives, d'ambition… D'artistes qui s'éloignent des schémas classiques et du carcan 'dance music'. Surtout avec les possibilités qu'offre aujourd'hui la technologie. La scène fonctionne comme une industrie. C'est le mimétisme qui prime, on est davantage récompensé en faisant comme ses pairs qu’en se détachant des codes. Ça freine l'évolution du genre."

Cette technologie qui depuis toujours permet au genre de coller à l'air du temps – voire de conjuguer au futur – , tout en suscitant le débat quand, sur l'homme, elle prend l'ascendant. "Il y a ceux qui utilisent leurs mains et ceux qui se servent d'un ordinateur. Et cette dichotomie pose question… Beaucoup de gens se sont insurgées quand des DJs ont eu recours à des logiciels pour le séquençage, se demandant si ce n'était pas de la triche, s'il ne fallait pas conserver un minimum de savoir-faire et de créativité… Moi, ce qui m'a choqué, c'est de voir à quel point le public s'en fichait. Lui voulait juste un mix parfait, qu'il soit exécuté par un homme ou par une machine. Aujourd'hui demeurent deux écoles, celle du DJ qui grille sa clope derrière son PC et celle du DJ qui travaille de ses mains. A mon grand dam, la seconde est en train de perdre du terrain."


La scène électronique est encore très jeune, elle a plein de potentiel...”

En dépit de tout ça, Jeff Mills reste serein. Pour lui, le futur a de l'avenir. "La scène électronique est très jeune encore… Elle a plein de potentiel. Je sens, je sais que la suite nous réserve des surprises, et qu'émergera un jour une musique vraiment différente." L'un des potentiels chemins vers ce son de demain est sa transposition physique ou du moins visuelle. Un aspect qui taraude notre interlocuteur depuis belle lurette. "Vers la fin des nineties, la scène était très avancée pour tout ce qui concernait le son. Mais il y avait par contre assez peu de recherche au niveau visuel, pas vraiment de représentation tangible de notre musique, et cela m'a poussé à me lancer dans la vidéo. Histoire de découvrir quelle tête avait la musique (…) Mais le visuel n'est pas une fin en soi. On trouvera, j'en suis sûr, d'autres manières de représenter ou matérialiser la musique dans le futur. On peut même imaginer de créer à partir du son tout un un environnement, fait de formes, de textures, de couleurs…"

Le temps file, les lignes bougent, les limites se repoussent et les rythmiques électroniques s'immiscent aujourd'hui autant dans la moiteur des clubs qu'au musée ou au cinéma. Mais l'amour de Jeff Mills pour les notes ne plient jamais, ne rompt pas. Et, pour lui, le St-Graal ne change pas..."Un bon DJ est quelqu’un qui ne se ferme aucune porte, garde le plus d’options possibles dans sa manche. Le but est de faire danser la foule. Il faut l'intuition. Sentir et comprendre les gens (…) J’aime la musique par dessus tout. Peu de gens ont ce genre de discours. La musique m'obsède littéralement."