Musique / Festivals

ENTRETIEN

À PARIS

Etre ou ne pas être Juliette Gréco. En remontant les Champs-Elysées, en route pour l'entretien prévu dans un hôtel cossu de l'avenue Kleber, l'on se demande encore: qui va-t-on rencontrer? Y a-t-il quelqu'un derrière l'icône existentialiste, «le chef-d'oeuvre unique de Gréco», ainsi que l'assénait François Mauriac? La dernière fois que l'on la vit sur scène - à vrai dire, c'était aussi la première -, c'était à Bruxelles, en février dernier, sur les planches du Cirque royal. Elle y était en tout point fidèle à son personnage: le visage couleur d'ivoire, la robe et les cheveux couleur de jais, plantée devant son micro, le geste ample et hiératique. Elle venait présenter notamment ses titres les plus récents, ceux issus de «Aimez-vous les uns les autres ou bien disparaissez», album sur lequel s'était entre autres penchée la nouvelle génération d'auteurs français, de Miossec à Benjamin Biolay.

C'est de cette tournée qu'est issu un double album live, enregistré à l'Olympia, sorti ces jours-ci. Une actualité doublée, comme c'est désormais l'habitude, d'un DVD, reprenant le récital présenté dans la mythique salle parisienne. En bonus, un portrait et une sorte de carnet de bord, loin d'être inutiles. Ils dévoilent une partie de la personnalité de «la Gréco», que l'on a pu un peu apercevoir cette après-midi-là. Entre force - le doigt qu'elle fait en pleine conversation à ceux qui l'ont trahie en amour - et fragilité, quand ses yeux s'embuent à l'évocation de ces amis disparus, les Brel, Ferré, Brassens, Gainsbourg... Rencontre avec un monument de la chanson française.

En concert, vous n'hésitez jamais à mélanger titres anciens et nouveaux.

Les gens disent que je ne chante que des chansons connues ou de gens connus. Mais ce n'est pas vrai du tout! C'est même hyper faux. Mais oui, on mélange tout. Cela dit, on ne peut pas ne pas chanter Brel, Ferré... Ce n'est pas possible. Je ne peux pas ne pas chanter «Jolie môme». On se demanderait si je suis malade ou si j'ai un trou de mémoire. (rires)

Se pose alors le problème du choix des chansons... Dans un des documentaires présentés sur l'édition DVD, on se rend compte que c'est une étape douloureuse.

C'est très compliqué. Ça crève le coeur. En enlever une, c'est une grande souffrance. Je suis en train de faire ça pour le Japon, par exemple. Pour conserver «L'amour flou», il faut en remplacer une autre. C'est abominablement compliqué.

Etait-il important que le témoignage discographique de cette tournée ait été gravé à l'Olympia? Un de vos premiers disques, sorti en 1956, était déjà un enregistrement à l'Olympia...

Oh, dans ce cas-ci, ce n'est pas mon choix. Ça s'est trouvé comme ça. Ce n'est ni mon choix ni mon Olympia, d'ailleurs. Le mien, qui se trouvait quelques mètres avant l'autre, a été démoli. Mais il reste un lieu mythique. Même s'il est devenu quand même... un appartement de luxe à louer. Aujourd'hui, n'importe qui peut chanter à l'Olympia. Autrefois, non. Il y avait un vrai choix. Tout le monde ne pouvait pas y passer. C'était notre Comédie française à nous.

Son ancien patron, feu Bruno Coquatrix, disait de vous que vous étiez «un grand talent sans ambition».

Il a dit quelques conneries quand même, Dieu ait son âme (rires). Cela dit, c'est vrai, je n'ai pas d'ambition.

Est-ce possible dans ce métier?

Oui, je m'en fous. Je ne fais pas ça comme ça. C'est un acte d'amour. Je ne fais pas ça pour autre chose que pour la rencontre. Quand je chante avec le Philharmonique de Berlin, je le fais parce que Karajan a décidé que ce serait moi. En ce sens, je n'ai pas d'ambition, oui.

Mais cela veut dire quoi, l'ambition, le succès? C'est si fragile. Aujourd'hui on vous aime, demain c'est fini. Tout ça, c'est de la poussière d'aile de papillon. Je me rends aussi bien dans une salle difficile d'Argenteuil qu'au Philharmonique de Berlin. Autant à l'Olympia que dans un garage amélioré en banlieue difficile où j'ai un bonheur fou. Je sais que ce n'est pas très ambitieux. Mais mon seul vrai but est d'aimer et d'être aimée. C'est pas de la merde, hein? En ce sens, mon ambition est terrible: elle s'appelle amour. Elle s'appelle échange, rencontre. Progresser, aussi. Ah oui, là je suis ambitieuse là-dedans! Je veux avancer! Et je le fais. Je chante bien mieux qu'avant. Mais oui! «Rien n'est jamais acquis à l'homme, ni sa force, ni sa faiblesse», disait le poète. Et le poète a toujours raison.

Vous évoquiez l'ancien Olympia. Etes-vous quelqu'un de nostalgique?

Non, je ne sais pas ce que cela veut dire. Non, non... Je ne suis même pas triste que les gens soient morts, parce que je n'accepte pas qu'ils soient morts. Je les garde vivants à l'intérieur de moi, au maximum. Je les protège. Je vais très rarement aux enterrements, parce que je n'aime pas qu'on me mette le nez dans ce trou, là. Je ne supporte pas... Alors, je ne peux pas leur parler, ni leur téléphoner, d'accord, mais ils sont en moi.

Les documentaires du DVD vous montrent avant l'entrée en scène. Après autant de temps, le trac semble toujours énorme...

Jean-Philippe Allard, mon patron chez Polydor, un mec que j'adore, m'a dit un jour qu'il n'avait jamais vu quelqu'un dans cet état-là. «Pourtant j'en ai vu des artistes!» Et c'est vrai.

On vous découvre même très superstitieuse...

Oui, je me raccroche à toutes les branches de ce grand arbre de la terreur.

Brel a quitté la scène à cause de ça.

Je peux le comprendre. Moi je suis une femme, je suis plus courageuse. Les femmes sont plus courageuses.

Juliette Gréco, «Olympia 2004», double CD/DVD (Universal/Polydor).

© La Libre Belgique 2004