Musique / Festivals

Le Kanye West nouveau est arrivé. Soudainement, sans tambour, ni trompette, comme c’est désormais devenu une habitude. A chaque sortie, le Jules Verne du hip hop met la planète musique en ébullition, comme en témoigne à nouveau l'irruption de cette huitième plaque en première place des charts, dès sa sortie et dans 41 pays. Une fois de plus, nombre de fans ne comprendront pas, ne s'y retrouveront pas, ou ne commenceront à apprécier que dans quelques mois. D'autant que l'attente fut longue, ce projet d'album maintes fois reporté, et presque avorté.

Gestation & complications

C'est en février 2016, l'excellent "The Life of Pablo" à peine révélé, que l’enfant terrible de Chicago annonçait déjà la sortie du disque successeur. Son nom : "Turbo Grafx 16". Malgré quelques échos et photos de sessions studio dévoilées sur les réseaux, pas une note n'atteint nos oreilles avant l'été et, début août, la tournée Saint Pablo est lancée. Elle sera interrompue à mi-chemin, après vingt-deux concerts sur quarante-et-un. Le 19 novembre, Kanye West craque sur la scène de Sacramento après trois morceaux, et se lance dans une longue lithanie décousue au micro. Le rappeur s'en prend à la presse et aux radios américaines, flingue à vue Hilary Clinton, critique Jay Z et Beyoncé. Il est admis en observation psychiatrique dans la foulée.

Nous n'aurons plus trop de nouvelle de lui jusqu'en mai 2017, et des rumeurs attestant qu'il aurait repris du service, planqué dans les hauteurs du Wyoming. La promesse d'un nouveau chapitre est donc à nouveau d'actualité et même confirmée début 2018 par l'intéressé. Exit "Turbo Grafx 16", le nouveau chapitre promis s'intitulera "Love Everyone". Une promesse pieuse d'amour universel que West entendait illustrer avec un portrait de Jan Adams – le chirurgien esthétique de sa mère, Donda West, décédée au lendemain d'une de ses opérations – et la simple mention "Forgive and stop hating" ("Pardonnez et arrêter de haïr"). Mais le médecin concerné lui demandera expressement de ne plus utiliser son image pour promouvoir sa musique… Exit donc "Love Everyone", et longue vie à "Ye" que finalement voici.

Ain't no Mountain High Enough [air connu]

Il y a d'abord cette pochette. Sublime et ridicule, grandiose et moqueuse, à l'image du mégalo magnifique Kanye West. "Ye" (le surnom/diminutif de Kanye) avait été présenté juste avant sa sortie officielle à une poignée de proches, de privilégiés et de peoples dans une forêt des hauteurs de Jackson Hole. Là où l'artiste s'était bel et bien isolé pour façonner ce nouvel opus. L'artwork est donc une photo prise avec son téléphone des massifs montagneux du Wyoming, prise sur la route de ladite séance d'écoute de l'album. C'est Kim qui nous l'a dit sur Twitter. On n'y lit pas le titre de l'album, mais l'unique mention «Je déteste être Bi-Polaire, c’est génial», griffonée dans une typo vert d'eau.


Au détour des morceaux, le rappeur se confesse sur ses doutes, sa maladie, son couple… Cette fois, les prod’ courbent l’échine devant le micro et, si la musique plante le décor, installe les ambiances et donne le tempo, ce qui est ici plus que jamais mis en avant c’est le propos. Ses envies de suicide, sa quête de sens, ses crises d’hystérie. Mélancolie, douleur, myocarde déchiré et folie. On songe au génial “808s and Heartbreak” (sorti en 2008), avec moins de piano remplacé par quelques cordes pincées, au fil de mélodies dont la qualité et le dénominateur commun sont la simplicité. Un registre auquel West ne nous avait pas habitués, mais un propos plus grave et souvent enflammé.

La Méthode Yé

Première halte et non des moindres : "I thought about killing you". Introduction borderline et instru aussi schizophrénique que son auteur, terminant dans un chaudron incantatoire dont émanent des cris apeurés et des pleurs. Le tout assorti d'une démonstration de logique : "Je m'aime bien plus que je ne vous aime vous. Et j'ai bien souvent songé à me supprimer. Aujourd'hui, je pensais donc vous tuer…" Ce qu'il fallait démontrer. Kanye se parle à défaut de parler de lui. Il est ici question de crises d’hystérie, d'envies de meurtre ou de suicide, de construction identitaire, de quête de sens et, en sous-texte, de son envie d'attention, de reconnaissance, de validation... L'homme à la plume tente de se contrôler, mais pourrait – il le sait – à tout moment exploser. "Les plus belles pensées sont toujours cachées derrière les plus sombres… Parfois j'ai de très très mauvaises pensées." Ce qu'il fallait redouter.

L'étau musical se ressere un chouia, le ton lexical lui n'en démord pas. Sur "Yikes", Kanye West avoue dans un premier temps se faire peur "parfois", et confesse : "Je sens les esprits tourner autour de moi". Puis soudainement se rebiffe pour nous haranguer : "C'est mon bipolarisme ça mec, mon super pouvoir!!! Ce n'est pas une invalidité, je suis un super-héros (…)" Plus tard, et toujours de manière assez désordonnée, il évoque ses addictions, l'affaire #MeToo, le scandale sexuel de Tristan Thompsom et... l'amour.

L'orgue gronde sur l'introduction de "All Mine", avant que la basse ne fasse son entrée. Puis arrive ce phrasé, furtif et haut perché. Production minimale sous flow tendu, qui ferait passer "Wouldn't Leave", le track suivant, pour une œuvre baroque. Une sérénade plutôt gospel sur fond de dispute tragi-comique. West y revient sur sa relation avec Kim Kardashian et la polémique qu'avait à l'époque provoquée sa sortie publique "Quand on parle de 400 ans d’esclavage, 400 ans ? Ça ressemble à un choix !", qui aurait failli lui coûter son couple. Dans les jours qui ont suivi l'événement, celui-ci avait tweeté : "L'univers a un plan. Je savais que ce passage à TMZ serait impressionnant". Né à la mecque du rap contemporain Atlanta, Kanye est devenu le kid de Chicago depuis (la Windy City = la cité venteuse), et sait mieux comment s'y prendre pour que les vents portent sa rumeur à l'envi.

Parfums d'antan

La prochaine se nomme "No Mistakes". La réflexion post-polémique en cours déborde encore un peu, mais c'est le décorum musical qui attire notre attention ici. Il dépeint une atmosphère rap un tantinet rétro et bardé de samples. Une méthode qui fit les belles heures du rap d'il n'y a pas si longtemps, et pour laquelle Kanye West a toujours eu un fort penchant. Un peu de nostalgie dans ce monde d'Illuminatis. Derrière, "Ghost Town" déboule du même moule et sur un tapis qui sent la motown à plein nez. Par dessus, une guitare électrique qu'on croirait légèrement autotunée et deux voix traficotées. Celle plaintive de Kid Cudi d'abord, puis celle de l'intrigante et talentueuse 070 Shake pour lui répondre, au fil d'un curieux mais génail dialogue de l'auteur avec son for intérieur.

Il ne reste qu'un septième et dernier arrêt à la station "Violent Crimes". Vous y croiserez Nicki Minaj, Def Loaf et Ty Dolla $Ign en train d'attendre le train ou d'être crédités (tout comme PartyNextDoor, Jeremih, Charlie Wilson, Valee et les ouailles de son label déjà citées). A la production par ailleurs, Kanye West tient les commandes et s'est fait assister de mains expertes de temps à autre, comme celles de Mike Dean. Cet ultime morceau théorise la vision de la femme – en évolution permanente chez West – à travers le prisme de la paternité (L'Américain est papa de deux filles, North et Chicago)… Ne reste plus au rideau qu'à tomber.

Pour conclure, rappelons que "Ye" s'inscrit dans une série de cinq albums de format court produits par Kanye West, dont les sorties se succèderont à une semaine d'intervalle durant l'été. Avant lui, le premier était "Daytona" de Pusha T le 25 mai. Le troisième sera "Kids See Ghost" de West lui-même en tandem avec Kid Cudi, prévu ce vendredi 8 juin pour fêter les 41 ans du boss. Le nouvel album de Nas, 11e de sa carrière, sortira le 15 juin, avant de conclure le cycle avec le second LP de Teyana Taylor, le 22 juin prochain.

> 1CD (GOOD Music/Def Jam/Universal)