Musique / Festivals

Ca y est, l'été des festivals touche à sa fin, les mélomanes des prés vont pouvoir passer une année à décuver. La saison 2018 fût dense, belle, intense, et ne pouvait se clôturer autrement qu'avec un show du roi en personne, le rappeur installé au sommet du genre qui domine tous les autres : Kendrick Lamar.

En manque de têtes d'affiche l'année dernière, le Pukkelpop a atomisé sa bourse pour s'offrir LA grosse tête d'affiche de l'été et gratifier le peuple d'un uppercut final. Ce samedi, la plaine de Kiewit (Hasselt) est donc légitimement bondée. D'autant que les autres artistes conviés à la fête sont loin de faire de la figuration. Gogo Penguin, Sleaford Mods, J. Bernardt, Vitalic, King Gizzard And The Lizard Wizard, Justice, The Black Angels et Cigarettes After Sex se suivent et s'imbriquent. Il va falloir faire des choix, et sacrifier quelques fins de shows.

© Koen Blanckaert

Après une petite mise en jambes aux bons soins de Patrice Baümel, omniprésent cet été, nous voilà au Dance Hall pour admirer l'ami Vitalic. C'est souvent quitte ou double avec Pascal. Brillant en salle, le Dijonnais passe parfois à côté de son set en festivals, où il a tendance à bourriner au-delà de la raison. Mais l'homme s'est affiné, son dernier album - "Voyager" - est un pur trip disco, et son live est un concentré brut d'énergie qui alterne hymnes éternels ("Stamina", "My Friend Dario", "Poney Part 2"), nouveaux titres ("Eternity") et invitations à la danse ("Fade Away", "Second Lives").

© Koen Blanckaert

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Quelques minutes avant la salve finale, nous sommes malheureusement contraints de filer au "Club", pour virer psyché en compagnie de King Gizzard And The Lizard Wizard. Hyperactifs, les Australiens sont en lice depuis cinq ans pour le titre de meilleur groupe de rock en activité, et ne cessent de tourner pour partager leur vision très personnelle des envolées guitaristiques. Conquis d'avance, le public sautille dès les premiers accords et s'offre une grande fête rock'n'roll. Mais on a déjà vu les chevelus de Melbourne plus inspirés, dans la setlist notamment, et l'on goûte moins que prévu à l'orgie annoncée.

© Koen Blanckaert

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Tant mieux, cela nous laisse un peu de temps pour aller admirer les faux frères en perfecto de "Justice" et leur mur d'amplis Marshall, avant d'aller s'installer de bonne heure devant la Main Stage pour avoir une chance d'apercevoir l'ami Kendrick. Pas évident, le ket de Compton mesure 1m65 (contre 1m73 pour Kanye West et 1m65 pour Lil Wayne, le rappeur est petit), et n'est pas du tout du genre à compenser avec des semelles surélevées. D'autant qu'avec une dizaine de Grammy Awards et un prix Pulitzer au compteur, la grandeur de Lamar est ailleurs.

© Koen Blanckaert

Presque ponctuel (un petit quart de retard, un miracle pour un rappeur US), le MC le plus prisé du moment finit par faire son entrée. Exit le kimono enfilé au Sportpaleis d'Anvers il y a quelques mois, Kendrick est "casual" ce week-end. Outre les baskets et le pantalon large de rigueur, il arbore un fort beau T-Shirt d'"Oasis" période "Supersonic". Mais pour le reste, le show est similaire. Excellentissimes de bout en bout, les musiciens sont discrètement installés de part et d'autre de la scène pour être le moins visibles possible. Un écran géant diffuse les clips réalisés par Lamar pour assouvir ses envies de Kung Fu, et le centre du podium est... totalement vide. Kendrick aime son espace. Il entend prendre le contre-pied des délires scéniques d'une Beyoncé, par exemple, pour mieux se focaliser sur l'essentiel : la musique.

Qui a mis du Xanax dans la bière !

On a envie de lui donner raison. Dès son entrée sur "DNA." avant d'enchaîner avec "ELEMENT." et "King Kunta", "M. Pulitzer" en jette. En l'absence d'artifices, le public ne voit que lui, n'entend que sa voix, et ne peut que succomber à son flow clair, dense et précis. En se présentant seul devant 60.000 personnes, Kendrick Lamar donne une leçon à ses petits camarades de jeu qui abusent du sample et du playback, renforce un peu plus son statut de patron, et fonce avec délectation dans l'auto-vénération.

Passés deux covers de Travis Scott et Schoolboy Q, il poursuit tranquillement avec "Swimming Pools", "Backseat Freestyle" et "LOYALTY", fait le job avec le public, et nous refait le coup du clip de Kung Fu. C'est à ce niveau que son seul en scène a ses faiblesses. Depuis les premiers rangs, l'exercice semble magistral, passionnant. Pour le reste de la foule, en revanche, ça sent le goût de trop peu. Après une bonne demi-heure, on se dit qu'on aimerait voir les musiciens, finalement, et que le pauvre batteur coincé sur la gauche de la scène aurait mérité une petite place au centre. Lorsqu'il est porté par son public, Kendrick peut se targuer de déchaîner un stade à lui tout seul. Quand l'audience est plus calme, comme c'est le cas ce samedi, sa démonstration de force peine à faire basculer l'assistance dans cet état de folie propre aux grands concerts.

Adieu le "public belge"

On se demande d'ailleurs un peu ce qu'il est advenu du fameux "public belge". Tout au long de l'été, nombreux sont les artistes qui se sont étonnés de l'apathie de l'audience. Alice in Chains (Werchter) et Clara Luciani (Brussels Summer Festival) ont même publiquement demandé à leurs fans pourquoi il restait aussi calme. Kendrick Lamar aurait pu en faire de même, samedi soir, tant les 60.000 représentants du Royaume massés au Pukkelpop semblaient figés, malgré la litanie de hits et de beats crachée dans les haut-parleurs. "Bitch Don't Kill My Vibe", "Alright" et "HUMBLE" peuvent venir clôturer le show. Ce soir, sur scène comme dans la plaine, il manquait un petit truc.