Musique / Festivals

Niveau communication, les Australiens de "King Gizzard And the Lizard Wizard" sont béton. Annoncer la parution de cinq albums en un an avant même la sortie du premier single, c'est un effet d'annonce XXL… Et une solide prise de risques, car la démarche peut se révéler totalement creuse si le principe consiste à noyer l'auditeur sous une avalanche de titres pour la simple beauté du geste.

Lorsqu'il ne s'agit pas d'un "coup" mais de l'expression brute d'une créativité hors norme, en revanche, on ne peut plus parler de communication mais de phénomène. L'approche boulimique de six musiciens consumés par l'envie de jouer, d'expérimenter et de partager leur production avec leurs auditeurs. Six ans après sa formation à Melbourne en 2011, "King Gizzard" n'est donc pas une arnaque 2.0 mais bien l'un des groupes de rock les plus passionnants de ces dernières années dans un genre que l'on dit pourtant moribond.

© King Gizzard

Vendredi, ils ont officiellement publié "Sketches of Brunswick East (sorti en ligne cet été), troisième des cinq disques annoncés pour 2017, au style aussi éloigné que possible de ses deux prédécesseurs. Après le rock psychédélique, tout en microtonalités orientales de "Flying Microtonal Banana" et le conte fantastique déclamé en spoken word de "Murder of the Universe", le treizième album studio du groupe - fait la part belle à … la flûte traversière et propose une sorte de folk-rock psychédélique que n'auraient pas renié nos amis Zappa et Waters. Voyage au centre de la créativité débridée avec Stu MacKenzie, chanteur, guitariste, flûtiste, compositeur et frontman déjanté de King Gizzard and The Lizard Wizard.

© YOUTUBE

Vous composez, enregistrez et tournez énormément… D'où vient cette frénésie ?

J'aime rester constamment dans le feu de l'action et sortir les choses de mon corps, de mon système, alors effectivement nous faisons beaucoup de disques. Certaines personnes nous ont déjà dit que nous ferions probablement de meilleurs albums si on mettait trois ans à composer chacun d'entre eux et elles ont peut-être raison. Mais nous n'aurions certainement pas fait autant de progrès en tant que musiciens si nous n'avions pas autant composé. Tout dépend de ce que vous voulez faire avec votre musique. Certaines personnes ont pour objectif de sortir un grand album puis une grande tournée. Nous, on veut juste jouer, apprendre et faire ce qui nous intéresse. Nous ne sommes pas de musiciens formés, nous n'avons pas fréquenté d'écoles de jazz ou autres, alors notre formation se fait sur la route, en jouant, et en tirant profit du mode de vie bizarre que nous avons pour l'instant.

Créativement, vous partez dans tous les sens, comment se passe votre processus de création ?

On change notre façon d'enregistrer à chaque album. "Nonagon Infinity" (2016) était plus traditionnel, nous avons répété une série de morceaux qu'on a joués encore et encore avec d'entrer en studio et de les enregistrer. C'était une période perturbante car nous venions de tourner pendant deux ans, et nous avons tellement interprété les morceaux en live qu'ils ont fini par s'imbriquer les uns dans les autres pour ne former qu'une seul et gigantesque piste. "Quarters" qui date de 2015 est parti d'une idée assez vague, simple et ouverte: une grande séance d'improvisation dont la seule et unique règle était que chacun des quatre morceaux dure exactement 10 minutes et 10 secondes. Et pour "Paper Maché Dream Baloon", qui a suivi quelques mois plus tard, on était en plein enregistrement de "Nonagon Infinity" avec un rock très lourd, je me suis juste dit à un moment "j'ai envie de faire un putain d'album acoustique".


Pourquoi avoir subitement annoncé que vous alliez publier cinq albums en 2017 ?

"Nonagon Infinity" a été enregistré après une longue tournée dans studio de New York où on a vécu sans un rond. C'était difficile, dès que cet album a été terminé, on a pris une petite pause et ça a été notre seul disque en 2016. Du coup, j'ai explosé et j'ai lâché dans une interview qu'on ferait cinq albums l'année suivante (rires). J'espère qu'on y arrivera, mais je n'en suis pas encore certain. On tourne beaucoup, sur nos cinq idées initiales, trois se sont concrétisées, et les deux dernières ont disparu pour être remplacées par de nouvelles idées qu'on doit encore enregistrer.

Vous devez absolument sortir toutes les idées qui vous passent par la tête ?

Quand vous avez publié un morceau, il existe, il ne vous appartient plus et vous pouvez passer à autre chose. Il n'est pas du tout rare pour un groupe d'avoir 50 morceaux après une session d'enregistrement, mais ils n'en gardent que 10 ou 15. Nous, on a juste tendance à tous les donner (rire).


Le Rock n'est pas en très grande forme actuellement, vous passez un peu pour des Martiens avec votre production…

Oh il y a plein d'excellents groupes de rock, mais je suppose qu'on pourrait dire que d'autres genres sont plus créatifs pour l'instant. Un peu comme si la musique rock s'était standardisée à l'image de ce qu'ont connu d'autres genres musicaux à d'autres époques.

Vous, à l'inverse, n'avez pas de limite stylistique, jusqu'où peut aller l'expérimentation ?

Nous n'avons jamais expérimenté pour expérimenter. Je n'ai jamais été guidé par l'idée de créer quelque chose jusque parce que cette chose n'existe pas, uniquement parce que c'est quelque chose que nous n'avions pas fait par le passé. ACDC est l'un de mes groupes favoris, et ils ont construit leur carrière en perfectionnant un style très précis et très étroit de rock'n'roll tout en étant le meilleur groupe live qui ait jamais existé. Je dois ajouter qu'on a mis beaucoup de temps pour rallier les gens à notre cause. On a créé notre label en Australie parce que personne ne voulait sortir nos premiers disques. C'est sans doute pour ça aussi que j'ai annoncé cinq albums: aujourd'hui, on a notre petit studio on peut explorer tout ce qu'on veut.


À quoi ressemble la scène rock de Melbourne aujourd'hui ?

On ne vient pas de Melbourne mais de la campagne environnante. On s'y est rencontrés à 18 ans après le collège. À l'échelle australienne, c'est de loin la ville la plus rock'n'roll. Il y a énormément de groupes, beaucoup de musique live. Pour moi c'est dû au fait que Melbourne n'a pas vraiment un climat favorable, n'est pas particulièrement belle comparée à Sidney, ça crée une certaine atmosphère, propice à la musique.

Le fait d'avoir passé votre jeunesse dans un bled a-t-il quelque part provoqué cette créativité ?

Mon père a toujours dit que l'ennui était le père de la créativité (rires). Même si moi, j'avais "le bush" juste à côté donc je pouvais aller me perdre dans la nature quand je voulais. Ceci étant dit, peut-être qu'il y a une sorte de naïveté liée aux petites villes. Vous ne réalisez pas complètement à quel point le monde est grand. Vous êtes un peu piégé, et en même temps, vous pouvez vous protéger de toute cette pression. Moi je sais que je n'avais aucune envie de jouer au foot ou d'aller faire du surf comme les jeunes de mon âge, tout ce que je voulais c'était jouer de la musique.

© YOUTUBE