Musique / Festivals

Il est anglais, du sud de Londres, et soufflait à peine vingt-quatre bougies à la fin de l'été. Il a des yeux aussi rieurs que perçants, et des cheveux d'un roux éclatant. Une gueule de personnage de Tarantino, au charisme et au veston trop grands… Et cette voix grave et basse dont on ne sait d'où elle sort, comme si l'âme d'un vieux sage habitait ce corps maladroit de post-adolescent. Il répond au nom déjà clinquant d'Archy Ivan Marshall, mais se fait volontiers appeler Zoo Kid, JD Sports, Edgar the Beatmaker ou encore King Krule... L'avatar qui le mieux lui sied et, de son propre aveu, sans doute celui qui correspond le mieux à son identité. Il est de ceux dont les livres d'histoire du rock devraient retenir le nom. Si on continue à en imprimer.


Depuis l'entame de sa courte mais intense carrière, King Krule a donc jonglé avec les pseudonymes en fonction de ses activités, tantôt MC au micro, DJ derrière les platines, ou orfèvre à la production. Et s'il fait bien mieux que de se débrouiller sur chacun des tableaux, c'est guitare au poing que le chant du roi est le plus beau. Nous le découvrions d'abord en 2012 avec "Rock Bottom", face A d'un single qui nous colle au cortex depuis plus de cinq ans. Puis, le 24 août 2013 – jour de ses vingt printemps – à la sortie de "6 Feet Beneath the Moon", magistral premier album trempé dans le blues et l'électricité, jalloné de merveilles comme "Easy Easy", "Baby Blue", "Lizard State" ou encore "Out Getting Ribs".


Après quatre ans d'attente et pas mal de bifurcations, Archy retrouve enfin sa couronne pour y donner suite. Ce nouveau chapitre nommé "The Ooz" est donc rock, mais une fois encore imbibé de ce blues singulier, épidermique, fantomatique… Ses habituelles couleurs jazz sont également présentes, d'un bleu nuit très obscur serti de rares étoiles. Depuis quelques mois, le sorcier londonien tease ses nouvelles pépites sur la toile. Il y eut d'abord la berceuse amère et jetlaguée "Czech One", ballade cœur serré hantée par le saxophone et le souvenir d'un amour hispanique, que l'on recroisera à plusieurs reprises au fil de l'album. Puis ce fut "Dum Surfer", plus rock, plus psychédélique, où la voix du souverain rouquin rampe puis rebondit sur les murs moites d'un bar d'autoroute. Enfin, la semaine dernière, résonnait "Half Man Half Shark", troisième single galopant, tribal, punk, hypnotique… Trois titres qui délimitent parfaitement le jardin musical de cet impressionnant jeune monsieur.


Mais "The Ooz" en contient seize autres. Un voyage dans lequel on s'immerge et l'on fond façon glaçon dans un verre de bourbon. L'ivresse arrive dès le jazzy-cool "Biscuit Town" d'intro, et se prolonge plus loin de son pendant "Logos". Dans l'intervalle, il y a l'étonnante voix tremblante de "Slush Puppy" où le temps se suspend, avant le feu rock salvateur de "Emergency Blimp" et le combo guitare/batterie western-spaghetti de "Vidual". De l'odyssée, nous retiendrons enfin le rêve éveillé du titre-générique "The Ooz", et cette sérénade finale à "La Lune", conclusion d'un album qui donne le vertige et qu'il faudra encore un peu de temps à éprouver complètement.


> 1CD (True Panther Sounds). En concert à Anvers (De Roma), le 11 décembre.