Musique / Festivals

A une époque où le marché du disque est au plus mal - concentration des majors, ventes en chute libre, concurrence illégale du téléchargement etc. - on observe que les petits labels pointus sont ceux qui s'en sortent le mieux. Soyez hyperspécialisé et exigeant, et vous vous hissez au sommet. Non que le mélomane moyen de l'Ohio aille demain se ruer sur le quintette à cordes de François-Joseph Fetis, mais tout quiconque s'intéresse activement aux trésors de l'époque concernée (le début du XIXe siècle) ne pourra manquer de le rencontrer et de le reconnaître comme chef-d'oeuvre inexplicablement oublié. Plus intéressant, à coup sûr, que de s'interroger sur la 50e version de la 5e Symphonie de Bruckner...

Comme son nom l'indique, Musique en Wallonie - label né en 1971, en même temps que le festival éponyme - a pour objectif de mettre en valeur par le disque le patrimoine musical et les compositeurs de la Communauté Wallonie-Bruxelles. ASBL, elle réunit musicologues, chercheurs et animateurs du monde musical mettant leurs compétences au service du label à titre bénévole, dans le prolongement concret de leur travail scientifique ou universitaire. C'est ce qui donne à chaque sortie de disque un piquant tout spécial... La dernière fournée fut présentée chez Jean-Pierre Smyers (animateur infatigable de MW...) le 6 janvier, et comprend quatre nouveaux albums, consacrés chacun à une figure majeure, même si méconnue, de la musique en Wallonie.

Sortis de l'ombre

Prenons François-Joseph Fétis : né à Mons en 1784, mort à Bruxelles en 1871, bien connu comme directeur du Conservatoire de Bruxelles et comme auteur de la «Biographie universelle des musiciens», il fut aussi un musicien très inspiré pour les quelques oeuvres que son travail pédagogique lui laissa le temps d'écrire... Le disque reprend d'anciens enregistrements - réalisés par une douzaine d'interprètes belges appartenant à différentes décennies - : le «Grand Sextuor pour piano à quatre mains et sextuor à cordes», trois sonates à quatre mains et le Quintette à cordes avec deux altos (dont celui de Louis Logie, ce qui nous reporte à 1972...). Des pièces d'une séduction irrésistible, de la meilleure veine du romantisme naissant, culminant avec le Quintette, écrit à la période de maturité, en 1860.

Deux autres compositeurs de la Communauté française font chacun l'objet d'une parution exemplaire, cette fois en «nouveauté» (premier enregistrement mondial). Sylvain Dupuis, né à Liège en 1856, mort à Bruges en 1931, nous est révélé à travers diverses oeuvres symphoniques et concertantes, confiées à l'Orchestre Philharmonique de Liège placé sous la direction de Jean-Pierre Haeck avec, en solistes, David Cohen et Richard Piéta. Une musique foisonnante, dynamique et colorée, synthèse convaincante des grandes influences de l'époque, où les accents wagnériens n'entravent ni la clarté ni l'élégance de l'écriture.

Quant à Thomas-Louis Bourgeois, né à Fontaine-l'Evêque en 1676, mort à Paris en 1750 (ou 1751), il s'agit pratiquement d'un inconnu - sa biographie n'est d'ailleurs que partiellement reconstituée - mais que sa musique est belle! Majoritairement profane, elle associe avec subtilité l'opéra de chambre, la cantate et la musique instrumentale pure, rehaussée d'incessantes trouvailles harmoniques. En attendant d'autres révélations, on découvrira déjà quatre superbes cantates, confiées à l'Ensemble Ausonia, placé sous la direction de Frédérick Haas, avec, en solistes, la soprano Isabelle Desrochers et le ténor Thibaut Lenaerts.

Prouesse

Le quatrième album (2 CD), consacré au grand baryton belge Ernest Tilkin Servais, appartient au genre «historique» : à travers le repiquage d'une série d'enregistrements de vieux 78 tours patiemment collectés, remasterisés et commentés, le musicologue Frédéric Lemmers nous offre, en plus du portrait d'un immense artiste, celui de toute une époque (1920 à 1931), à travers ses habitudes, son esthétique, ses bizarreries (notamment de tout chanter en français). Si l'orchestre subit des déformations acoustiques considérables, la voix conserve toute sa beauté et sa force de conviction: Rigoletto, le Trouvère, Paillasse, J'ai pardonné (Ich Grolle nicht ! de Schumann, avec orchestre...), Amour sacré de la patrie, Le Régiment de Sambre et Meuse, Vers l'Avenir, tout y passe. Une incroyable émotion.

Musique en Wallonie, 5 rue Charles Magnette, 4000 Liège. Infos: tél. 04.221.23.75,

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© La Libre Belgique 2005