Musique / Festivals

Un concert de Keith Jarrett, ça reste un must pour l’amateur de jazz et même de musique classique. Quand l’Américain passe à deux pas, qui plus est en solo et avec pour seule conduite l’improvisation, on s’y précipite, forcément curieux. Il est vrai que le pianiste a de sérieuses références à son actif, comme ce "Köln Concert" devenu un classique incontournable.

Keith Jarrett est un musicien d’exception, insaisissable, farfelu parfois, voire franchement nébuleux, mais souvent inspiré. C’est cette dernière impression qui ressort de sa prestation bruxelloise, vendredi soir sur la scène du Bozar, six ans après son dernier passage belge en trio. Sous les splendides orgues de la salle Henry Le Boeuf, dont il aurait pu prendre les manettes comme il le fit dans ses expériences improvisées il y a une vingtaine d’années, Jarrett s’est livré à un corps-à-corps engagé et captivant avec le Steinway, les entrailles grand ouvertes, deux micros immergés, deux autres captant le son en hauteur depuis l’avant-scène.

L’improvisation étant le maître-mot, et le concert étant enregistré, il sera demandé à la salle, non sans que cela donne lieu à quelque amusement, de réprimer autant que possible les toux. Pour la forme. L’homme est rompu à l’exercice du solo improvisé, qu’il pratique depuis les années 80, y compris dans le domaine classique - Jarrett est le seul musicien de jazz avec Miles Davis à avoir remporté le Léonie Sonning Music Prize, une distinction traditionnellement réservée aux musiciens et compositeurs classiques. Reste que la concentration était palpable. Surtout en début de concert, lorsqu’il joue la tête penchée, l’oreille au ras du clavier, comme si celui-ci allait lui souffler la partition qu’il élabore petit à petit.

Si les premières pièces sont assez déstructurées, la suite évoluera vers des formes plus harmonieuses, mélodieuses. Musicalement, visuellement, l’expérience est assez impressionnante. Parfois, son corps s’éloigne du clavier, les bras tendus, la tête détournée, grimaçant, comme s’il ne contrôlait plus ses mains. Il joue aussi beaucoup debout, les pieds rythmant lourdement ses compositions improvisées, fredonnant, gémissant, ou poussant des râles comme autant d’incantations à l’instant qui façonne sa musique. Des pièces où l’on peut lire les jalons de son parcours, où se mêlent sonorités jazz, folk, classiques et ethniques. Autant de moments uniques.