Musique / Festivals Envoyée spéciale à Saintes

Le festival de Saintes aura fêté ses quarante ans dans la discrétion (ni bougies, ni discours) mais tous s’en souviendront, et pas seulement parce que la météo fut exécrable Le festival connut aussi un maximum d’affluence, comme si, rassuré par son rendez-vous quotidien avec Bach, le public était prêt à s’ouvrir à tous les répertoires, y compris les plus pointus. Même les deux récitals de Vanessa Wagner comportaient leur petit côté expérimental, la pianiste française ayant opté pour un patchwork de pièces anciennes et contemporaines, données sur divers pianos et pianofortes, et pas toujours selon la chronologie des œuvres (résultat inégal ).

Une autre exploration sonore fut menée par le Hollandais Léon Berben, sur le thème du chromatisme, tour à tour à l’orgue et au clavecin, suscitant par la construction du programme (de Frescobaldi à Bach) une écoute spécifique et révélatrice. On entendit également l’ensemble Graindelavoix dans sa fameuse "Magdalene" - reconstitution du culte de Marie-Madeleine autour d’une messe de Nicolas Champion (1475-1633), prix de la Presse musicale belge - à saluer comme un travail original sur les voix (aussi disparates que possible, c’est l’enjeu), moins convaincant que sur le cd paru chez Glossa.

Mais les véritables chocs vinrent d’où on ne les attendait pas : tout d’abord du Quatuor Zemlinski, quatuor tchèque repéré en France l’an dernier pour avoir gagné le concours de Bordeaux, qui, avec les quatuors de Janacek (Lettres intimes), Smetana (n°2) et Dvorák (n°13), ouvrit un monde, par sa façon de creuser le texte à l’infini, sa cohésion, sa commune imagination, sa générosité et bien sûr, sa perfection instrumentale. Autre choc avec Het Collectief, cinq créatifs belges d’un niveau musical et instrumental éblouissant, rejoints par Jacqueline Janssen pour un "Pierrot Lunaire" (Schönberg) d’une poésie alerte et grinçante, enchaînant (sans Toon Fret) avec un "Quatuor pour la fin du Temps" (Messiaen) surnaturel (le temps s’arrêta en effet) et remettant le couvert le lendemain midi avec une "Offrande musicale" revisitée, tour à tour Low Winds, Tzigane, Zen, Jimi H. ou Anton W. et prenant fin sur un "Sorry" attestant, comme les divagations précédentes, d’une intimité avec l’œuvre de Bach propre à leur offrir, outre le pardon, la légitimité. (Enregistrements chez Fuga Libera). On évoquera le second concert de l’orchestre des Champs Elysées, avec le flamboyant Steven Isserlis dans le concerto pour violoncelle de Dvorák, marqué une fois encore par quelques désordres, le concert des Paladins, avec Isabelle Poulenard et Jean-François Lombard, dirigés par Jérôme Corréas, dans des Leçons de Ténèbres qui tardèrent à décoller, et les deux récitals de Julian Prégardien (voir ci-contre).

La dernière journée se présenta comme un concept à part entière : centrée sur le genre "motet", elle permit d’entendre l’ensemble Pygmalion (à midi) et le grand chœur rassemblant le Collegium Vocale et l’Accademia Chigiana de Sienne dans (le soir). Sous la direction de son jeune chef Raphael Pichon et sur le thème "Bach et prolongations", Pygmalion fit coup double, déployant les sonorités riches, rondes et homogènes du chœur et glissant parmi les motets de la famille Bach, deux œuvres magnifiques, signées l’une Philippe Hersant, l’autre Sven David Sandtröm. Le tout baignant toutefois dans une opulence contre-réformiste très éloignée de la rhétorique frémissante dont Philippe Herreweghe sait se faire le champion (cf. dernière parution chez Phi).

Et c’est avec des motets romantiques que ce dernier offrit la conclusion du festival : motets signés Mendelssohn et Brahms sur des textes de Luther, de Goethe ou de Hölderlin, avec le concours de la talentueuse soprano tchèque Hana Blazikova (en résidence au festival). Un répertoire renvoyant sans détour aux questions de la mort, inscrites dans un langage musical dont la splendeur apporte sa propre consolation. Le même concert sera donné le vendredi 5 août à Asciano, dans le cadre de l’Accademia delle Crete Senesi.

www.abbayeauxdames.org ou www.accademiadellecrete.com