Musique / Festivals

Bruxelles est devenue la ville d'adoption de la jeune pianiste russe. Elle y développe calmement son rêve... Avec quelques récitals très personnels, la récente sortie d'un disque, une présence assidue aux concerts - généralement «en bande», avec ses amis musiciens, russes en particulier -, la jeune Irina Lankova s'est fait repérer dans les milieux musicaux de Bruxelles. De nature, la jeune pianiste est pourtant discrète, «farouche» pourrait-on même penser si son sourire ne démentait régulièrement sa réserve; avec ses interlocuteurs - ou son public, à qui elle aime s'adresser au cours de ses récitals - elle va droit à l'essentiel, sans élever le ton, avec un esprit de synthèse et une «radicalité poétique» qui surprennent. Son français est parfaitement maîtrisé.

D'UNE FAMILLE À L'AUTRE

«Je suis née à Mitchourinsk, une ville dont le nom ne vous dira peut-être rien mais qui rend hommage à un biologiste, Mitchour, inventeur (en gros) du principe des OGM... Lorsque j'ai eu deux ans, ma famille est revenue à Moscou, si l'on peut appeler «Moscou» la banlieue industrielle où nous nous sommes établis, dont le nom ne figure même pas sur les cartes et distante du centre de Moscou de plus de 100 km... Mes parents étaient tous deux ingénieurs - ma mère économiste, mon père, électromécanicien -, ce qui ne les empêchait pas d'être ouverts à l'art. Il y avait un piano à la maison et tout naturellement, j'ai voulu jouer dessus et apprendre la musique. La musique fut d'emblée un refuge par rapport à un environnement qui n'était ni beau, ni joyeux. La musique était ma joie.»

A 14 ans, encouragée par ses parents - même si ceux-ci ne s'attendaient pas à ce que leur fille veuille faire de la musique le centre de sa vie -, Irina part au Collège de musique de Moscou, ce qui lui permet de développer son éducation musicale et pianistique tout en poursuivant une formation générale. «En entrant pour la première fois au collège, en entendant tout ce monde faisant de la musique partout, j'ai compris que j'avais trouvé ma famille. Ce qui ne veut pas dire que je reniais ma famille d'origine, mais avec elle, je ne pouvais pas vraiment partager ce que je vivais. Par contre, là-bas, j'ai dû travailler pour de bon, montrer le potentiel, affronter pour la première fois un vrai examen!»

On est en 1991, époque cruciale pour une Russie profondément déstabilisée. L'entreprise où travaillaient les parents d'Irina est anéantie, son père se risque à monter une structure indépendante et galère, sa mère ne parvient pas à retrouver du travail à l'extérieur et se concentre sur sa famille (Irina a un frère de 8 ans son cadet). «Il a fallu entrer dans une logique libérale, se battre pour soi tout en gardant un idéal de justice. Aujourd'hui, mon père est propriétaire d'une usine donnant du travail à 200 personnes, à 53 ans, il a tout à construire... J'admire mes parents parce que, malgré le gâchis affreux de la Russie actuelle, ils sont restés fidèles à eux-mêmes.»

DE L'AIR...

Après cinq ans au Collège de Moscou, une période essentielle, d'une immense richesse - «c'est là que j'ai reçu l'essentiel de ma formation, je pourrais même dire que j'y ai tout reçu» -, Irina se trouve à la croisée des chemins: elle peut entrer au Conservatoire de Moscou ou partir... «Je suis partie. Et pour plusieurs raisons. Même si Moscou est le meilleur conservatoire du monde, j'avais besoin d'air frais, je voulais rencontrer une autre culture. Je me posais aussi la question: «Pourquoi faire du piano?» Une réponse: «Pour jouer!» Et à Moscou, cela me semblait de plus en plus difficile, notamment à cause d'une corruption envahissant tout, petit à petit, et d'un climat d'intrigue suffocant. Je crois avoir eu raison: de toute ma promotion, je suis la seule à jouer aujourd'hui... Les autres se sont, au mieux, repliés vers l'enseignement, ou la vie de famille. De plus, j'avais décidé de ne pas faire de concours : un concours est en totale contradiction avec mon idée du métier, une démarche de combat «contre» les autres musiciens, ça me paraît hors de question, même si, sans concours, se faire connaître prend plus de temps...»

Irina choisit Bruxelles. Elle souhaitait entrer dans la classe d'Eugène Moguilevski dont elle avait entendu et apprécié d'anciens enregistrements. Elle arrive en Belgique en automne 96, la veille de l'examen d'entrée. Elle est acceptée tout de suite et, au bout d'un an, obtient son premier prix. «Les conditions financières de l'époque étaient «attrayantes» - je veux dire: difficiles mais possibles... J'ai eu la chance de recevoir une bourse du Fonds Wernaerts, j'ai commencé à donner des leçons, plus quelques concerts privés: il y avait moyen de vivre sans grand luxe, de louer un studio et un petit piano droit.»

Et le français? «Je l'ai appris sur le tas, en lisant des romans avec un dictionnaire et en parlant avec les gens! Je connaissais l'anglais en arrivant, je parlais russe avec mon professeur et français avec les autres...»

On aurait pu croire que, venant de Moscou, Irina trouverait Bruxelles étriqué: «Pas du tout. Ici, c'est grand parce que c'est international. De toute façon, je reste assez retranchée, je me préserve des actualités cruelles qui m'environnent, je continue à vivre dans un monde imaginaire, romantique - c'est-à-dire le monde du tout ou rien -, en privilégiant les choses que j'aime, en préservant mon intégrité. Je ne peux pas changer ce monde, je peux juste lui apporter un peu de beauté - la beauté qui me sauve moi et aide les autres à survivre. Voilà, ça c'est mon credo d'artiste.»

LEMMENS ET TOOTS: SINCÈRES

Après le Conservatoire, que s'est-il passé? «J'ai poursuivi des cours avec Moguilevski, question de rester dans le mouvement, j'ai beaucoup bougé, j'ai essayé d'absorber tout ce que je pouvais prendre. Il faut vous dire qu'il y a ici une beaucoup plus grande diversité artistique qu'à Moscou, une plus grande ouverture aux formes nouvelles et à la création contemporaine. A Moscou, cela existe mais on ne l'entend pas... J'ai donc été chez plusieurs professeurs, pas toujours avec succès, j'en conviens, mais j'ai au moins eu la chance de rencontrer Sergeï Leschenko (le père de la pianiste Polina Leschenko, NdlR), qui est à la fois le meilleur professeur de Bruxelles et quelqu'un de «vrai».»

Les modèles d'Irina? «Mes dieux actuels sont Grigory Sokolov et Mikhaïl Pletnev, pourtant aussi différents que possible l'un de l'autre. Sokolov est le romantique, le poète, capable de susciter l'émotion la plus pure et la plus authentique en partant de ses propres sentiments. Quand je vais à ses concerts, c'est la fête, je suis transportée. Pletnev, c'est un tout autre programme: il aborde des oeuvres qu'on connaît par coeur avec une fraîcheur exceptionnelle et je sais, je sens, que sa recherche est sincère, et toujours justifiée par la partition.»

Et parmi les artistes belges? «Bernard Lemmens, bien sûr, qui a à la fois le niveau et la sincérité, et Toots Thielemans, pour les mêmes raisons.»

Les projets? «Des concerts, un nouveau CD consacré cette fois à Scriabine, un projet musique et lumière, et, si je trouve du temps et de l'énergie, la mise sur pied de concerts dans des lieux alternatifs, selon une nouvelle formule, non subsidiée, libre, qui puisse mettre la scène - si importante pour les artistes - à la portée des jeunes musiciens, sans leur demander d'être des «battants».»

Disque: Préludes de Rachmaninov, Rhapsodie Hongroise de Franz Liszt - CH CD 112.

En concert cet été au Festival des Midis Minimes et au Festival de Wallonie. En novembre, au Conservatoire de Bruxelles dans le cadre d'Europalia Russie. Rens.: www.irina.be

© La Libre Belgique 2005