Musique / Festivals

Fleuron de l'écurie Daptone Records, Charles Bradley réalisa ses rêves de notes sur le tard. L'an dernier, il publiait "Changes", son troisième album en l'espace de cinq ans, et nous le rencontrions pour quelques bavardages - comme toujours - intenses, accoudés au zinc de l'Archiduc. C'est un grand de la soul et du blues au parcours de vie cabossé qui samedi nous quittait. Revoici cet entretien, réalisé en avril 2016.

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Bio express

5 novembre 1948. Naissance de Charles Bradley qui sera abandonné par sa mère 8 mois plus tard et élevé par sa grand-mère à Gainesville en Floride.

1956. A 8 ans, il repart vivre à New York. Il passera son enfance dans les rues de Brooklyn, fuyant des conditions de vie déplorables chez sa mère, jusqu’à devenir SDF.

24 octobre 1962. Sa sœur emmène Charles Bradley à l’Apollo Theater, où il découvre, ébahi, le grand James Brown sur scène. C’est un tournant dans sa vie.

1977. Après avoir appris le métier de cuisinier dans le Maine grâce à un programme social et pas mal bourlingué (de Seattle au Canada en passant par l’Alaska), Charles Bradley s’installe en Californie et monte son premier groupe.

1996. Charles Bradley retrouve New York, suite à l’invitation de sa mère qui veut "recoller les morceaux". Il y frôlera la mort quelques années plus tard, suite à une allergie à la pénicilline, et y verra son frère abattu lors d’une fusillade.

2010. Charles Bradley, qui interprète le répertoire de James Brown dans des clubs new-yorkais sous le nom de Black Velvet, est découvert par Gabrielle Roth, co-fondateur du label Daptone.

25 janvier 2011. Sortie de son premier album "No Time For Dreaming". Charles Bradley a alors 62 ans.

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Rencontre avec Charles Bradley, le 5 avril 2016.

A 67 ans, Charles Bradley est un miraculé. Lui qui, tout au long de sa vie compliquée, fantasma une carrière musicale en secret, y est finalement arrivé. Ce rêve devenu réalité, il le doit à l’équipe de Daptone Records, qui a su reconnaître et capturer sur disques le talent de ce chanteur hors-norme. Le label américain, fondé en 2001 par Gabriel Roth et Neal Sugarman, s’est spécialisé dans les mélodies soul-funk d’antan, participant au revival 60’s et 70’s de ces dernières années en dénichant et révélant des artistes inconnus sur le tard, comme Naomi Shelton ou Sharon Jones.

C’est ainsi que fut découvert Charles Bradley, après un quart de siècle à jouer les cuistots et une petite décennie d’imitation de James Brown dans les clubs new-yorkais, sous l’avatar Black Velvet. Accompagné en live par les jeunes musiciens The Extraordinaries et épaulé en studio par le talentueux Menahan Street Band et son leader Thomas Brenneck - "Mon fils, mon ami, mon frère…" -, le chanteur publia trois albums en cinq ans, dont le petit dernier "Changes" débarque dans les bacs ce vendredi 1er avril. Un disque qui sonne comme un classique, empli de soul et habité, un cran au-dessus de son prédécesseur ("Victim of Love", 2013) mais toujours en deçà du génial premier ("No Time for Dreaming", 2011).

En discutant il y a quelques mois avec Dan Auerbach, à l’occasion de la sortie de son projet The Arcs, le guitariste des Black Keys évoqua un temps Charles Bradley. Sortant comme d’un chapeau une anecdote rocambolesque. "Charles Bradley a grandi en Floride, dans la campagne. Ses grands-parents avaient un alligator - auquel ils avaient enlevé toutes les dents - en guise d’animal de compagnie. Il se baladait dans la maison familiale, et les enfants pratiquaient ce jeu baptisé ‘alligator roll’, consistant à l’attraper et à rouler avec lui sur le sol…" Lorsque nous avons rencontré l’intéressé à Bruxelles, la tentation de lui demander confirmation était trop forte. "C’était l’alligator de ma grand-mère. J’arrivais derrière lui et je lui sautais dessus, je le serrais très fort et je roulais avec lui. Il fallait ensuite attendre qu’il se fatigue, et le lâcher quand il commençait à être essoufflé. Mais pas avant, sous peine de se faire assommer par un coup de queue. C’est donc vrai…" Avec Charles Bradley, l’histoire n’est jamais ordinaire.

Le film "Soul of America" (à découvrir dans son intégralité ci-dessous) qui vous est consacré se termine à la sortie de votre 1er album, à la veille de votre tournée mondiale et du succès. Que s’est-il passé ensuite ? Avez-vous pu quitter la banlieue et trouver un appartement décent pour vous et votre maman, comme vous le souhaitiez ?

J’ai évidemment passé beaucoup de temps en studio, et consacré tout ce qu’il en restait à m’occuper de ma mère avant qu’elle ne s’en aille (en janvier 2014, NdlR). Vers la fin, j’ai emménagé avec elle et suis resté à son chevet jusqu’à son décès. Puis, je me suis occupé seul de ses obsèques. Elle m’a laissé sa maison. Grâce à l’argent que j’ai gagné avec la musique, j’ai pu y effectuer les travaux nécessaires, comme la réparation du sous-sol inondé à chaque forte pluie. Aujourd’hui, cette maison me cause encore pas mal de soucis, puisque mes frères et sœurs n’ont pas supporté que ma mère me l’ait laissée, et se battent contre moi dans le but de récupérer leur part du gâteau…

Dans ce même documentaire, vous dites, dans un moment de tristesse, que si Dieu décidait de vous ramener à ses côtés, vous seriez d’accord car vous êtes fatigué… Est-ce toujours le cas ? Le rêve n’est-il pas comme vous l’imaginiez ?

Le rêve est beau mais il est doux-amer, je dois l’avouer… Et je n’ai pas encore atteint la sérénité. Je n’arrête pas de me battre et ma vie reste compliquée. Pourtant, je sais que j’ai encore un futur en musique. C’est ce que mon manager me dit. Il est persuadé qu’il me reste des choses à accomplir même s’il sait que j’ai eu et que j’ai toujours beaucoup de peine. Je dois continuer à avancer, me concentrer sur mes chansons, car j’ai une chance que beaucoup d’artistes de mon âge n’ont pas eue. Il y a la fatigue, et le chemin demeure parsemé d’embûches, mais je me sers de toute l’énergie et l’amour que l’on me donne pour tenir. Jusqu’au jour où, enfin, je pourrais dire ‘Ce fut un long périple, mais j’y suis arrivé’.

Cela vous manque-t-il de jouer les James Brown ? Enfilez-vous encore votre costume de Black Velvet à l’occasion ?

J’aime interpréter certains de ses morceaux. J’adore ‘It’s a man’s world’, et il m’arrive encore de la chanter sur scène. Il y a quelques mois, on m’a demandé de faire un concert-hommage à James Brown à Greenwich Village, dans Manhattan. Les organisateurs du show me disaient : ‘Charles, le public veut que tu le fasses.’ Mais j’ai dû décliner la proposition car j’avais beaucoup de travail pour ce troisième album. D’autant que jouer les James Brown n’est pas chose aisée. Il faut y mettre énormément d’énergie, se faire mal pour faire ressortir ce côté ‘nasty’. C’est très éprouvant.

Il y a quelques années, vous suiviez des cours pour apprendre à lire. Où en êtes-vous arrivé ?

La personne qui me donnait ces leçons a arrêté de venir du jour au lendemain… J’ai eu un autre professeur, mais je ne suis plus de cours désormais. J’ai acquis les bases, des mots-clés qui me permettent de me faire comprendre et de participer au travail d’écriture des chansons. On peut dire que j’ai le niveau de lecture d’un gosse de 12 ans. Ce qui reste extrêmement frustrant (c’est le musicien Thomas Brenneck qui l’aide à mettre sur papier son histoire au fil de chansons, NdlR.). J’aurais tellement aimé terminer l’école… Mais j’ai grandi dans une famille brisée. Mon père était absent, je ne l’ai jamais vu. Ma mère, elle, était instable et déménageait constamment. Elle était tellement stressée qu’elle m’a vite conduit en Floride et confié à mes grands-parents. Je suis retourné auprès d’elle à New York quelques années plus tard, où elle traînait ses enfants derrière elle, cherchant en vain un logement décent. J’allais à l’école par intermittence, j’ai grandi dans la rue…

Le programme social Job Corps vous a sorti de la rue. Grâce à lui, vous êtes devenu cuisinier ? Vous aimez toujours porter le tablier ? Quelle est votre spécialité ?

Au total, j’aurai été cuistot pendant 25 ans. Aujourd’hui, j’aime toujours me mettre aux fourneaux pour mes proches. Mais plus question de préparer un dîner pour 3500 couverts, comme je le faisais souvent. A l’époque déjà, ma cuisine ‘comme à la maison’ était appréciée. L’une de mes spécialités est la lasagne, que je prépare au bœuf pour moi et aux épinards pour mes amis végétariens. Ma mère, elle, adorait que je lui fasse du poulet à la bisque, c’était son plat préféré. Enfin, mon truc à moi ce sont les crustacés.

Avec tout l’amour que vous semblez avoir à donner, ne regrettez-vous jamais de ne pas avoir eu d’enfants ?

Dans un sens oui, mais dans l’autre non. Quand j’avais une trentaine d’années, j’y ai certes pensé, j’en avais envie. Mais ce n’était pas possible, puisque je passais mon existence à parcourir les Etats-Unis. J’ai regardé mes frères et sœurs se marier, avoir des enfants, puis se séparer… et recommencer. Je regarde mes sept nièces et neveux, et je ne vois pas le moindre d’entre-eux vraiment s’en sortir, s’extirper de cette pauvreté. Je n’avais pas envie d’amener mon enfant sur Terre pour connaître la misère.

Votre nouvel album, "Changes", est ainsi titré en raison de la reprise du titre du même nom de Black Sabbath. Un morceau qui vous inspirait ?

Il résume bien ma vie. Passée et à venir. Je pense à ma mère et j’ai la gorge serrée quand je chante ces paroles… "She was my woman/I loved her so/But it’s too late now/I’ve let her go". C’est mon dernier hommage.